PAR PETITES TOUCHES, pensées sans retouches : Je vois le jour se lever

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Photo ©Lamouetterieuse

Je vois le jour se lever

Assise devant mon ordi, je lève les yeux vers la fenêtre. Il fait encore sombre. Les toits de Paris sont baignés dans la pénombre. Nuit, tes yeux sont encore clos, sur la ville muette qui sommeille. Seul un camion de livraison perturbe ton sommeil du ronflement de son moteur. Je tape sur mes touches agacées. Le jour commence à se lever, péniblement. Il étire un bras devant moi, puis un autre toit. Les ardoises frissonnent. Il est sept heures déjà. Cinq degrés saisissent de rares passants qui forcent le pas vers la boulangerie ou le troquet du coin. Des lumières jaunies jaillissent ici ou là, derrière les vitres embuées. Nuit, tu ouvres tes paupières, enfin décillées. Je baille. Mes doigts ralentissent sur le clavier, fautes à peine esquivées.

Levée depuis bien avant l’aube, à peine réveillée, je peine à me secouer. Mais le jour est là désormais. Plus d’excuse, il faut y aller. La ville laisse monter ses rumeurs matinales. Mon café exhale un arôme amer qui s’élève vers le plafond gris. Je soupire. « Le soleil vient de se lever, encore une belle journée », disait le spot publicitaire d’une marque de chicorée, vantant ses vertus bénéfiques. Menteur, va ! Rien ne dit que ce sera une belle journée, et encore moins aujourd’hui qu’hier ! La ville se dresse, fière d’elle-même. Elle bout d’impatience de dérouler sa journée. Je n’en dirais pas autant. J’ai froid. Sommeil.

Je vois le jour se lever. Je vais me recoucher. Fermer les yeux, oublier. Encore une mauvaise journée…

d’autres « Pensées sans retouches » à venir…

 

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PAR PETITES TOUCHES, pensées sans retouches : Tombe la neige

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Tombe la neige

Tombe la neige, petits flocons mignons. Seul le Ciel peut faire tomber ces nuées gelées, multitude de lettres penchées, si joliment calligraphiées, redessinant la ville incrédule. Tourbillons de blanc sans cesse renouvelés, assommant de leur silence la ville étonnée. Des milliards de milliards de fleurs hivernales, accablant sans répit la ville de froid saisie. Manne divine immaculée, beauté éphémère sur la ville bouche béé. Mouvement perpétuel du Ciel, geste gratuit, beauté mortelle, fouettant les joues des passants non habitués. Sur les trottoirs se dessinent des empreintes, talons-pointes, pointes-talons, pas-de-deux multiplié à l’envie, chorégraphie involontaire. Ballet sans balais, pas dupe.

Tombe la neige, gros flocons denses. Le ciel a le teint gris, inexpressif, sa joie enfuie au-delà des nuages. Les têtes des réverbères sont désormais couronnées d’un blanc chapeau. Calotte glacière, glaçante coiffure. Les voitures ont enfilé leur épais manteau, précieuse hermine, royale dignité, immobile fierté. Des écoliers tentent de faire des boules, pétanque de jeunots, c’est rigolo. Je n’ai pas envie de déflorer le trottoir comme d’autres; je voudrais laisser la ville pure et silencieuse, pour une fois. Demain matin, peut-être… Les voitures glissent sans bruit, fini de fanfaronner ! La ville est muette et froide, mouillée. Et moi, au chaud derrière mon écran, sous le halo jaune de mon lampadaire, je bavarde, je bavarde, je joue avec les mots comme le Créateur, insondable Gulliver, joue avec les flocons. Sauf que ce qu’il dit demeurera éternellement plus beau que les traces transies de mes pattes de mouche… euh… de mouette, sur l’ordinateur immobile.

d’autres « Pensées sans retouches » à venir…

PAR PETITES TOUCHES, pensées sans retouches : Pauvreté

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Photo ©Lamouetterieuse

Pauvreté

La nuit est sombre malgré les guirlandes lumineuses de Noël qui se balancent entre les platanes, grands colliers de géantes fainéantes. Je descends l’avenue seule, mon tricorne bien enfoncé sur le front, le col de mon manteau en laine noire remonté sur mon nez, mes mitaines rayées au fond des poches. Je marche tête baissée, attentive au bruit de mes bottines couleur encre sur le bitume sale, deux mégots par-ci, dix chewing-gum par-là, et, attention, un gros crachat juste devant, évité de justesse. Je suis une sorte de chauve-souris d’un autre temps. Sauf que je ne souris pas. Prise dans le vent, comme le temps, triste et solitaire.

Un pigeon esseulé marche en sens inverse, une petite patte abîmée après l’autre, comme moi en fait, mais en plus petit, et l’air un peu plus bête, en quête d’improbable nourriture. Les rares passants semblent frigorifiés, épaules rentrées. Ni moi, ni le volatile ne semblons avoir froid, valeureux bipèdes dans la ville quasi déserte. L’un et l’autre évitons de justesse un quatuor de poivrots qui rient à gorge déployée devant un resto fermé, grincheux derrière ses grilles métalliques. Un pauvre hère dort sur une bouche de métro. Je le dépasse, le cœur un peu coupable.

Plus loin, je m’arrête devant la vitrine savamment illuminée d’une élégante enseigne de décoration maison. Mes pensées s’égarent un instant devant un service à thé en porcelaine diaphane, si fine, si fragile, d’énormes coussins en fausse fourrure, une guirlande dorée légère et brillante. Rêves de princesse. Mais je suis une grande maintenant.

J’arrive bientôt au bas de l’avenue. Des bruits de moteurs de véhicules frôlent mes oreilles tandis qu’indifférente, je continue de scruter le trottoir criblé de gouttes. Des millions, des milliards… Ce serait dingue de les compter ! Il n’est pas encore minuit, pourtant j’ai la tête comme une citrouille. Mais je ne suis pas Cendrillon.

Dans mon champ de vision, sur la gauche, un corps se cache sous une grande couette informe, devant l’entrée d’un magasin endormi. Devant, sur le trottoir peu éclairé, une simple phrase sur un bout de carton plié en deux, « S’il vous plaît, merci » retenu par une gamelle en inox où deux piécettes se gèlent les miches. Je pivote, fais demi-tour, laisse tomber trois fois cinquante centimes d’euro, « gling, gling, gling », qui martèlent le métal glacé. Je ne verrai pas le visage de celui qui s’est fait un toit d’un bout de tissu crade. C’est triste; j’aurais tant aimé le connaître…

Je continue de marcher à pas cadencés sur la grande avenue, réfléchissant. Qu’est-ce qu’un euro et cinquante centimes aujourd’hui ? Une baguette et demie ? Une canette de bière ? Mes frères qui vivent dans la rue sont pauvres de mes richesses. Je suis pauvre de mes avoirs. Je n’ai pas besoin d’un joli service à thé en porcelaine fine, ni d’un gros coussin en fausse fourrure. J’ai un toit, il y fait chaud, une bouilloire qui m’offre une tisane réconfortante, une taie et une couette propre qui m’attendent sagement. Pourquoi tant d’injustice ? Pourquoi, dans une ville qui dégueule de richesses, y-a-t-il encore des miséreux qui doivent vivre dans la crasse des trottoirs des riches qui les ignorent ? Des « pleins-aux-as » en vison et double cylindres en huit, déposés par leur chauffeur au teint d’ébène. Le Moyen-âge est loin derrière nous, et pourtant… Vertige, infini, rage. Impuissance ?

Déjà l’année dernière, je m’étais fait la promesse de m’occuper cette année à Noël des plus pauvres : leur tendre la main, pour changer, à eux qui me tendent tous les jours la leur. Échanger ma pauvreté contre leur regard, leurs confidences, leur confiance, un peu de bonheur. Ôter mes oripeaux de noir oiseau, m’agenouiller à leur côté, révéler mon humanité dans sa simple pauvreté.

J’ai froid. Le vent n’est plus une caresse fraîche, il raye mes joues. La neige fondue tombe plus dru, effaçant les milliards de gouttelettes, transformées en étendues d’eau sale qui feraient la joie d’un chien errant. Arrivée à la maison, je laisse derrière moi, dans l’hiver, un frère qui mourra peut-être cette nuit, dans l’indifférence des fêtards sortis de boîte de nuit. Seul le pigeon boiteux lui aura tenu compagnie, jusqu’à son dernier souffle. Pauvreté de la nuit.

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PAR PETITES TOUCHES, pensées sans retouches : Cœur fané

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Photo ©Lamouetterieuse

Cœur fané

Cour de Rome. Les passants se hâtent vers mille destinations inconnues, au loin derrière leurs regards perdus. Leurs corps raidis par de matériels soucis s’entrechoquent sans émotion, fourmis égarées dans l’immense ville, pantins lobotomisés, poupées sans son vidées.

Elle a été jetée au sol, sur le macadam grisâtre. Pas fière, privée de son unique jambe qui lui donnait jadis des airs de ballerine élancée. Décapitée, sa tête roule de-ci, de-là, bousculée par une botte, un mocassin, une chaussure de sport. Dans l’indifférence générale d’un brouhaha poussiéreux.

Je me baisse et la ramasse avant qu’un coup de pied aveugle ne la déchire à jamais. Oiseau blessé, elle frémit au creux de ma paume gauche. Ses pétales dentelés découvrent un cœur brûlé, fané sur les bords. Un cœur pourtant jeune encore, plein d’espoir, gorgé d’amour, vidé de vie en l’espace de quelques minutes. Je frissonne, l’âme au bord de ses pétales de soie soulevés dans la brise douce d’un hiver qui va bientôt se retirer. 

Arrivée à la maison, je la dépose avec douceur dans une timbale d’argent remplie à ras bord de larmes tièdes. Rien ne sera trop raffiné pour ma rescapée. Son cœur fané reprend quelques couleurs, un délicat fard poudré, jolie marquise, tandis qu’à la contempler, mes lèvres me semblent perdre vie. 

Je n’avais pas réalisé à quel point mon cœur de femme délaissée par l’amour pouvait être fané.

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PAR PETITES TOUCHES, pensées sans retouches : Scorpion des villes

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Scorpion des villes

Je suis le scorpion des villes, qui marche à reculons entre les passants imbéciles,

Combattant solitaire, cœur de passion bouillonnant, âme de sang froid incorruptible.

 

Je fixe mes proies de mon regard impassible, les saisis d’un pincement hypnotique,

Pauvres hères sans convictions, minables déchets d’une pensée désertique.

 

Ne vous avisez pas de venir me titiller, j’ai sur tout de brillantes idées,

Sauf si vous souhaitez goûter au fiel de mon aiguille empoisonnée.

 

Mais si d’aventure l’un d’entre vous ose blesser la chair sous ma carapace armurée,

Alors sans hésiter, sans regretter, d’un geste final je vous arrêterai dans la foulée.

 

Arc-bouté, toréador’gueil, je plongerai mon sabre au creux de mes reins sondés,

Me ferai hara-kiri sans rire, pour mourir méprisé de tous, au creux des froids pavés.

d’autres « Pensées sans retouches » à venir…

 

 

 

 

 

 

PAR PETITES TOUCHES, pensées sans retouches : Toi, mon frère…

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Toi, mon frère…

T-shirt siglé et baskets, lunettes et barbe, un geek qui bosse sur des applis qui simplifient la vie,

Canne de bois sombre et « Méphisto » en peau de rhino, pantalon au nombril et rides à l’œil, un retraité qui peine à avancer dans son grand âge,

Tricot pastel et toux sèche, petite souris perdue dans ses bas gris, une grand-mère riche de ses histoires d’autrefois à partager,

Flanquée de bambins, décoiffée, pas maquillée, éreintée, une maman soucieuse du bonheur de ses enfants avant le sien,

Assis fatigué sous la pluie, chien mité à ses pieds, un SDF aux yeux vides qui n’attend plus grand’chose de la vie,

Mallette de cuir, costume sombre et mine pâle, un bureaucrate affairé, en retard pour son hebdomadaire « brain-storming »…

 

Toi, mon frère que je croise, anonyme sur les trottoirs agités de ma vie, muet dans les couloirs sales de ma ville,

Tu me dis sans le vouloir ce que je ne fais qu’entrevoir au fond de moi,

Tes dons que je devine, l’amour que sans le savoir tu m’inspires, ta vie qui à mes côtés respire, me donnent à ce moment précis envie de t’aimer plus encore.

 

d’autres « Pensées sans retouches » à venir…

 

Les « english poems » de la mouette #10 : Bite your fear

 

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Photo ©Lamouetterieuse – Souvenir de Rome, Mai 2013

You’re the king of the street, the beast of our nightmares,

Walking without your feet, on the pavement out there.

 

Even with my closed eyes I can see your dark dress,

Staring at our poor hearts in an inked darkness.

 

You defend your proud wall with your bright and sharp claws,

Nothing for you is small, always fearless you roar.

 

We should fight for our lives, even when no one’s to hear,

We should shout our disgrace, bite deeply our own fear.

d’autres « english poems » à venir…