PAR PETITES TOUCHES, pensées sans retouches : Les vagues de la vie

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Photo ©Corinne Rivoallan, Nouvelle-Zélande

Les vagues de la vie

Petite mouette deviendra grande,

Grande mouette redeviendra petite.

Ainsi va l’âme des jolies mouettes

Qui se laissent porter sur les vagues de la vie,

De grands espoirs en petits remerciements,

De petits pas en grands renoncements,

De grands projets en petites réalisations,

De petits moyens en surprenants accomplissements.

 

Petite mouette deviendra grande,

Grande mouette redeviendra petite.

Et l’amour dans leur cœur a la taille des vagues,

Qui leur donnent envie d’un rien,

Qui leur font vomir tout,

Qui soulèvent leurs espoirs les plus fous,

Qui animent en deux temps leur vague-à-lame,

Puis tirent du ressac des torrents d’amères larmes.

d’autres « Pensées sans retouches » à venir…

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La mer réjouit notre âme

 

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La baie de La Baule, le soir

La mer fascinera toujours ceux chez qui le dégoût de la vie et l’attrait du mystère ont devancé les premiers chagrins, comme un pressentiment de l’insuffisance de la réalité à les satisfaire. Ceux-là qui ont besoin de repos avant d’avoir éprouvé encore aucune fatigue, la mer les consolera, les exaltera vaguement. Elle ne porte pas comme la terre les traces des travaux des hommes et de la vie humaine. Rien n’y demeure, rien n’y passe qu’en fuyant, et des barques qui la traversent, combien le sillage est vite évanoui! De là cette grande pureté de la mer que n’ont pas les choses terrestres. Et cette eau vierge est bien plus délicate que la terre endurcie qu’il faut une pioche pour entamer. Le pas d’un enfant sur l’eau y creuse un sillon profond avec un bruit clair, et les nuances unies de l’eau en sont un moment brisées; puis tout vestige s’efface, et la mer est redevenue calme comme aux premiers jours du monde. Celui qui est las des chemins de la terre ou qui devine, avant de les avoir tentés, combien ils sont âpres et vulgaires, sera séduit par les pâles routes de la mer, plus dangereuses et plus douces, incertaines et désertes. Tout y est plus mystérieux, jusqu’à ces grandes ombres qui flottent parfois paisiblement sur les champs nus de la mer, sans maisons et sans ombrages, et qu’y étendent les nuages, ces hameaux célestes, ces vagues ramures.

La mer a le charme des choses qui ne se taisent pas la nuit, qui sont pour notre vie inquiète une permission de dormir, une promesse que tout ne va pas s’anéantir, comme la veilleuse des petits enfants qui se sentent moins seuls quand elle brille. Elle n’est pas séparée du ciel comme la terre, est toujours en harmonie avec ses couleurs, s’émeut de ses nuances les plus délicates. Elle rayonne sous le soleil et chaque soir semble mourir avec lui. Et quand il a disparu, elle continue à le regretter, à conserver un peu de son lumineux souvenir, en face de la terre uniformément sombre. C’est le moment de ses reflets mélancoliques et si doux qu’on sent son cœur se fondre en les regardant. Quand la nuit est presque venue et que le ciel est sombre sur la terre noircie, elle luit encore faiblement, on ne sait par quel mystère, par quelle brillante relique du jour enfouie sous les flots.

Elle rafraîchit notre imagination parce qu’elle ne fait pas penser à la vie des hommes, mais elle réjouit notre âme, parce qu’elle est, comme elle, aspiration infinie et impuissante, élan sans cesse brisé de chutes, plainte éternelle et douce. Elle nous enchante ainsi comme la musique, qui ne porte pas comme le langage la trace des choses, qui ne nous dit rien des hommes, mais qui imite les mouvements de notre âme. Notre cœur en s’élançant avec leurs vagues, en retombant avec elles, oublie ainsi ses propres défaillances, et se console dans une harmonie intime entre sa tristesse et celle de la mer, qui confond sa destinée et celle des choses.

Marcel Proust, « Les plaisirs et les jours », 1896, Calmann-Lévy

M.Proust

 

 

Homme libre, toujours tu chériras la mer !

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La tempête qui frappe les côtes ouest de la France depuis ces dernières heures me rappelle que l’homme a toujours mis un point d’honneur à maîtriser les éléments, avec plus ou moins de succès. Mais c’est la mer qui a souvent le dernier mot, ou, par chance, l’avant-dernier, pour peu qu’elle soit un peu distraite. La mer, orgueilleuse indomptable.

Les éléments qui se déchaînent avec fureur sont fascinants. Ils répondent en écho aux fracas de notre coeur et submergent nos vagues de larmes. Si forts et si proches, harmonieux mais implacables.

Heureux est celui qui peut les contempler à l’abri, bien au chaud devant sa petite lucarne, et non trempé jusqu’aux os dans son cockpit, les pupilles brûlantes de sel, aveuglé, cramponné et ballotté. Me revient à la mémoire Papa, à la barre de notre voilier, fier maître à bord, plissant les yeux, luttant contre le vent et les embruns, grimaçant comme un vieux loup de mer. Après avoir usé nos yeux sur l’horizon à la recherche de phares et affûté nos oreilles à repérer les balises, comme il était bon d’arriver enfin au port pour poser un pied mal assuré sur le quai qui chancelait tel un marin ivre ! Guerriers de la mer, conquérants, mais épuisés, nous découvrions le brouhaha de la vie terrestre, la dureté des visages, les cris des mouettes affamées qui tournoyaient au-dessus de nos suroîts.

Les récits de marins ne cessent de nous enseigner l’humilité dont l’homme doit faire preuve face à la puissance impitoyable de la mer. Je repense notamment aux contes bretons de Pierre-Jakez Hélias, au roman Pêcheur d’Islande de Pierre Loti ou bien à ce poème de Charles Baudelaire, L’homme et la mer, qui résonne encore en moi, comme une tempête qui jamais ne s’apaise :

Homme libre, toujours tu chériras la mer !
La mer est ton miroir ; tu contemples ton âme
Dans le déroulement infini de sa lame,
Et ton esprit n’est pas un gouffre moins amer.

Tu te plais à plonger au sein de ton image ;
Tu l’embrasses des yeux et des bras, et ton coeur
Se distrait quelquefois de sa propre rumeur
Au bruit de cette plainte indomptable et sauvage.

Vous êtes tous les deux ténébreux et discrets :
Homme, nul n’a sondé le fond de tes abîmes ;
Ô mer, nul ne connaît tes richesses intimes,
Tant vous êtes jaloux de garder vos secrets !

Et cependant voilà des siècles innombrables
Que vous vous combattez sans pitié ni remord,
Tellement vous aimez le carnage et la mort,
Ô lutteurs éternels, ô frères implacables !

La mouette rieuse