PAR PETITES TOUCHES, pensées sans retouches : « Dis Papa, pourquoi tu piques ? »

couleurspantoneorangegrisvertbleu

wp-1501821170349.jpg

Photo ©Lamouetterieuse

« Dis Papa, pourquoi tu piques ? »

Par une belle matinée d’été, le petit pin bleu lève les yeux vers le ciel, vers son papa, le grand pin bleu. Il contemple ses ramures argentées, doux bleu-grisé, puis s’approche pour l’embrasser. « Dis papa, pourquoi tu piques ? » Le père, amusé par cette question de jeune garçon lui répond : « Je pique, car ma barbe est devenue celle d’un adulte. Cette barbe qui rassure ta maman, cette barbe qui fait peur aux méchants, cette barbe qui fait parler les petits enfants. »

Le petit pin bleu caresse sa joue, pensif, puis inquiet. Ses épines sont encore tendres, qui ploient avec souplesse sous ses petits doigts. Il se demande si lui aussi aura un jour une belle barbe bleue, qui pique et qui fait mâle. Il se demande combien il lui faudra d’années, de dizaines d’années, avant de ressembler à son père dont il est si fier. Ce dernier, du haut de sa maturité, devine les pensées de son jeune enfant. « Tu auras bien assez tôt une belle barbe qui pique, mon garçon. La seule condition, c’est de ne pas te raser. Enfin, c’est que tu ne sois pas rasé. Bref, que les hommes te laissent grandir sur tes pieds. C’est pourquoi, chaque matin, je lève les yeux vers le ciel, qu’il soit blanc, gris ou azur, que le vent soit mordant, vif ou absent, et je demande au Tout-Puissant de faire sa volonté. Et chaque soir, je redis cette même prière. Et vois-tu, je suis devenu, au fil des ans, un grand pin bleu, confiant, à la barbe qui pique, mais au cœur tendre. »

Le petit pin bleu garde ses paroles dans son âme d’enfant, tâte sa joue encore meurtrie par l’étreinte paternelle et se promet, dans le silence du vent estival qui caresse sa tendre ramure, qu’un jour, il sera fier lui aussi, d’avoir une barbe qui pique et un cœur tendre.

d’autres « pensées sans retouches » à venir…

 

PAR PETITES TOUCHES, pensées sans retouches : P’tit gars d’Paris #7 : Rencontre au sommet

couleurspantoneorangegrisvertbleu

classe école 50

Rencontre au sommet

Les élèves, tous âges confondus, jouaient dans la cour de l’école sous les tilleuls dont les feuilles commençaient à tomber en tournoyant, petits hélicoptères touchés au cœur. Leurs blouses grises se soulevaient lorsque les garçons faisaient semblant de s’envoler en courant, volées d’étourneaux, gamins étourdis. Le surveillant à la petite moustache sévère se promenait les mains dans le dos entre les groupes d’enfants qui avaient choisi leur emplacement habituel pour jouer aux billes, feuilleter une bande-dessinée, ou raconter des blagues en riant sous cape.

Emile n’avait pas le cœur à participer aux jeux de ses camarades. Ainsi qu’il l’avait annoncé hier soir au dîner, son père partageait en ce moment-même une conversation animée avec son maître d’école. Caché derrière le platane centenaire qui faisait la fierté du directeur, Emile pouvait apercevoir leurs silhouettes dans la salle de classe, à la faveur des nuages qui, assombrissant les fins carreaux, faisaient disparaître les derniers rais de soleil de ce début d’automne. Le maître était assis à son bureau, tandis que son père faisait les cent pas entre les rangées de pupitres cirés, levant régulièrement un doigt mécontent. De ce rendez-vous découlerait sans doute une rencontre au sommet avec le directeur de l’école. Son avenir scolaire en dépendrait, à plus ou moins brève échéance. Probablement à brève échéance, d’ailleurs. Fixant les fenêtres, Emile retenait son souffle.

Soudain, tel un Dieu vivant omnipotent, le surveillant, surnommé « Moustache » par les élèves, agita vigoureusement la lourde cloche de cuivre, ajoutant d’une forte voix rocailleuse : « Messieurs, la récréation est terminée ! Veuillez former vos rangs ! » Dans un joyeux brouhaha, tout le monde finit par se mettre deux par deux en rang par classe. Les cris se muèrent en phrases puis en rires tronqués, rompant ça et là le silence requis. Moustache fit prestement rentrer les élèves, mais intima à ceux de la classe d’Emile d’attendre sous les voûtes du préau, tandis qu’il lui faisait signe en silence de le rejoindre. Une rumeur indécise planait sur ses camarades. Dès que Moustache et Emile eurent tourné les talons, les paris les plus fous furent envisagés par les écoliers, excités tout autant par cette interruption de leur routine que par la récréation abrégée qui ne leur avait pas permis de se défouler assez. Certains, moqueurs ou inquiets, envisageaient une expulsion immédiate de leur petit camarade, d’autres, plus rêveurs, un départ forcé pour une colonie lointaine où Emile suivrait ses cours entouré de bêtes féroces. Depuis sa classe, un maître exaspéré frappa sur la fenêtre d’un coup de règle pour tenter de les ramener au silence.

Le long du couloir gris, Emile suivait Moustache à quelques mètres respectueux. La distance qui les séparait de la classe numéro trois lui semblait interminable. Lorsqu’ils entrèrent dans la salle qui sentait la poussière de craie, l’encre et les feuillets de livres jaunis, il fut surpris de trouver le maître et son père maintenant apaisés. Ce dernier prit alors la parole, le fixant de son regard franc : « Nous avons soigneusement examiné ton cas. Tes mauvaises notes et tes incartades étant devenues de plus en plus nombreuses, il eût été plus simple pour tout le monde d’envisager un changement d’établissement au plus vite. Cependant, nous sommes convenus de te laisser une dernière chance. Tu as donc jusqu’aux vacances de Noël pour te ressaisir, soit remonter tes moyennes tout en calmant tes ardeurs. En revanche, si nous sommes amenés à constater que tu n’as rien changé d’ici-là, nous prendrons les mesures qui s’imposent, en concertation avec Monsieur le Directeur. » « Merci », balbutia timidement Emile, stupéfait par cette décision qui le laissait incertain, la perspective d’un changement d’environnement ayant fait son chemin dans son esprit aventurier.

Son père quitta prestement la salle de classe, non sans lui asséner une petite tape ferme mais confiante sur l’épaule. Il sursauta. Ses camarades réintégrèrent leurs places dans un murmure interrogateur. Le maître saisit la grande équerre de bois ainsi qu’une toute nouvelle craie. La leçon de géométrie allait commencer. Finalement, la rencontre au sommet tant redoutée n’aurait peut-être pas lieu de sitôt.

d’autres « Pensées sans retouches » à venir…

PAR PETITES TOUCHES, pensées sans retouches : P’tit gars d’Paris #6 : Dans l’arène

couleurspantoneorangegrisvertbleu

 

écoliers écrivant 50.jpg

Dans l’arène

« Alors, cette journée, Emile, comment s’est-elle passée ? » Au cours du dîner familial, entre la poire et le fromage, cette simple phrase de son père qui se voulait pourtant bienveillante, attaqua Emile en plein plexus solaire. Gorge serrée, tripes nouées, plus aucun son ne pouvait dépasser le barrage de ses dents hermétiquement scellées. Il fallait pourtant répondre, et au plus vite, sans quoi ce mutisme, qui serait suivi d’un inévitable bégaiement incontrôlable, eût été la signature d’un mensonge non assumé. « Euh… nous avons fait une dictée… plutôt difficile, il faut avouer… » Premier maquillage maladroit d’une réalité peu reluisante.

Mains jointes, son père poussa un peu plus son investigation, sur un ton qui, pour un observateur extérieur, eût semblé plutôt conciliant, mais qui, en réalité, s’attacherait impitoyablement à dénicher la moindre faille. « Ah oui ? Votre maître a-t-il eu le temps de corriger vos copies ? Quelle était la moyenne de la classe à ce difficile exercice ? » Il était maintenant devenu impossible de reculer. Ou plutôt, Emile, le cou transpercé de banderilles, se trouvait acculé dans ses plus inavouables retranchements. « Euh… la moyenne de la classe devait être de… euh… 7 sur 10. » Emile stoppa net, ne trouvant plus ses mots pour avouer combien il avait lui-même obtenu. « Tiens tiens… la moyenne de classe contraste avec la difficulté que tu m’avais annoncée. C’est plutôt une bonne nouvelle ! Tu ne t’en es donc pas trop mal tiré ? Combien as-tu obtenu ? », insista son père. Emile se figea, souffle court, une sueur froide perlant lentement sur son front, ses mains cachées sous la table si crispées que leurs jointures en étaient blanchies.

Conscient qu’il faudrait tôt ou tard qu’il se jette dans l’arène, il prit une grande inspiration et lança d’une voix blanche : « J’ai eu 2 sur 10. » Fermant instinctivement les yeux, il se préparait à un vigoureux revers de manche paternel, estocade finale. Il n’en fût rien. Il eût juste le temps d’entendre « J’irai parler à ton maître dès demain, puis aviserai au plus vite », alors que, toute résistance vaincue, il était traîné par l’oreille vers sa chambre, où il fut voué aux gémonies. La bête était dégagée de l’arène. Le toréador invincible avait, cette fois encore, gagné la partie.

Sa mère, qui avait assisté à la pitoyable « mise à mort », se glissa dans l’entrebâillement de la porte qu’elle referma doucement dans son dos. « Emile, il serait grand temps que tu penses à te concentrer à l’école, sans quoi tu finiras ouvrier à la mine comme le fils du père Léon. Nous souhaitons un avenir plus confortable pour toi. Regarde tes frère et sœur, à Saint-Cyr et à la Légion d’honneur ! Ils s’en sortent très bien, eux ! Faudra-t-il que nous en arrivions à t’orienter vers un internat au fin fond de la France ? »

En réalité, elle ne s’attendait à aucune réponse du petit taureau rageur à l’oreille rougie qui fixait le parquet d’un oeil vide. Un voile de tristesse passa sur ses doux yeux bleus, qu’elle tenta de dissimuler, se tournant vers l’abécédaire brodé jadis par ses soins et qui trônait au-dessus du petit lit Louis XVIII. Elle savait combien elle aurait du mal à voir son petit Emile quitter le nid familial…

d’autres « Pensées sans retouches » à venir…

PAR PETITES TOUCHES, pensées sans retouches : P’tit gars d’Paris #5 : Dîner en famille

couleurspantoneorangegrisvertbleu

soupière annes 50

Dîner en famille

L’heure du dîner approchait à pas de loup; cela tombait pile poil, car avec cette faim d’ogre, il aurait dévoré un agneau entier ! Madeleine s’affairait dans son antre, en allers-retours incessants de la gazinière brûlante à la table en chêne, du réfrigérateur flambant neuf à l’évier de pierre. Un fumet de soupe aux poireaux chatouillait les narines de notre petit affamé, c’est dire s’il avait faim…

Papa venait de rentrer après une longue journée de soucis. Il avait accroché son feutre et son pardessus gris sur le portemanteau de l’entrée, posé sa serviette de cuir râpée sur le petite banquette Louis XVI et entrait, sourcil contrarié, dans la salle à manger familiale. Maman venait de se refaire une petite beauté pour l’accueillir, trait de rouge à lèvres mat et petit coup de brosse sur ses beaux cheveux blonds bouclés. Foyer retrouvé, repos du guerrier. Emile regardait par la fenêtre deux pigeons qui se tournaient autour, sur les pavés de la place. Il se retourna puis courut se jeter dans les bras paternels, manquant de le reverser dans son élan. Un sourire attendri passa sur le visage doucement penché de Maman.

Ils prirent place autour de la table à moitié vide. La famille n’était pas au complet, ce qui chagrinait beaucoup Emile. Son grand frère Pierre-Marie faisait son service militaire dans la marine à Brest, à des centaines d’encablures de là. Sa grande sœur Mathilde, qu’il appelait affectueusement « Tilly », était pensionnaire à la Maison d’éducation de la Légion d’honneur. Tous deux ne réintégreraient le foyer familial que dans un mois, pour cause de perm’ et de congés scolaires. Quatre semaines encore…

Après le traditionnel benedicite, Madeleine arriva, chargée d’une lourde soupière en porcelaine. Elle servit Monsieur et Madame. Emile entendait le choc de la louche en argent sur les assiettes creuses qui disparurent un instant dans un nuage de vapeur. Papa ne parlait pas, plongé dans ses pensées professionnelles. Maman évita soigneusement de lui demander des nouvelles du bureau. Elle savait combien sa profession d’avocat lui causait de soucis. Elle préféra lui raconter sa réunion avec ses amies et leur souhait de monter une association d’anciens combattants de la Grande Guerre. Papa acquiesçait. Ce devoir de mémoire lui plaisait, car il faisait écho au sacrifice de son père pour la Patrie. Emile écoutait en silence, le nez baissé vers le breuvage vert fumant. Il préférait éviter qu’on ne le questionne sur sa journée d’école ou son étude du soir avec l’Abbé Desgrières. Lorsque le filet mignon de porc aux lentilles fut présenté, son père, qui semblait reprendre un souffle de vie, le regarda dans les yeux et lui lança : « Alors, cette journée, Emile ? ». Les ennuis allaient commencer…

d’autres « Pensées sans retouches » à venir…

PAR PETITES TOUCHES, pensées sans retouches : Histoire sans paroles

couleurs+pantone+orange+gris+vert+bleu

image

Histoire sans paroles

Ils sont assis côte à côte dans la salle d’attente, le père et le fils. Le père, tête grisonnante, corps décharné dans son jean raide, au bout du rouleau. Le fils, barbu brun, cheveux fous, plein de vie, monté sur ressorts.

Le père se cramponne à sa petite valise d’un air inquiet, comme un petit garçon effrayé à l’idée d’un long voyage vers une destination inconnue. Le fils passe son temps à tenter de le rassurer. Au fond, c’est sa vocation de fils, de soutenir comme il le peut l’auteur de ses jours qui vacille tel une petite flamme menaçant de s’éteindre à chaque respiration. Le fils aimant masse affectueusement le dos voûté par les ans, le réchauffe de ses longues mains, sans se lasser. Il glisse à l’oreille de son père de douces paroles pour consoler son cœur affolé.

Personne autour n’entend, mais chacun, attentif à leur dialogue muet dans cette impersonnelle salle d’attente, comprend. Le père va partir pour une opération, peut être risquée, peut-être la dernière de sa fragile existence. Un passage, encore un, saut dans le vide, ou le néant.

L’amour d’un fils pour son père n’a pas besoin de manières, il parle en silence, souffre sans bruit, oublie tous les conflits de la vie.

Dans l’atmosphère tendue d’une salle d’attente d’hôpital, s’est déroulée une histoire sans paroles, mais emplie de sens.

d’autres « Pensées sans retouches » à suivre…

PAR PETITES TOUCHES, pensées sans retouches : L’enfant, le père, la mère

image
L’enfant, le père, la mère

Le bonheur se trouve souvent dans de petites touches de vie, qui semblent ordinaires, respirent le cliché, et qui, pourtant, sont sève qui nous nourrit et nous élève.

image
Il marche entre eux deux. Ses petits pieds trottinent avec peine, eux font de grandes enjambées calmes.

Il lève son regard vers son père, chevalier géant en armure invincible. Lui n’a jamais peur de rien, lui sait tout faire, oui, tout ! Un jour, il sera fort comme lui !
Puis il cherche le regard de sa mère, son doux regard ensoleillé et taquin. Il aimerait tant, à ce moment, se lover dans ses bras, caresser sa douce joue, respirer son unique parfum !

Fixant le chemin, il ne les voit pas, ne sait pas mettre de mots sur cela, mais dans ses petites mains d’enfant, il sent que son père et sa mère échangent à ce moment précis un regard complice. 

Tant attendu, et tant redouté, vient l’enlèvement dans les airs, il s’envole en hurlant de joie ! Il est aussi grand que papa et maman ! Frayeur d’un instant, jubilation trop brève !

Cliché de vie ordinaire, cliché ordinaire de vie, intense. Mots inutiles, cœurs palpitants, effusion, trois en un. Rien à  soustraire, rien à ajouter.

d’autres « Pensées sans retouches » à suivre…