PAR PETITES TOUCHES, pensées sans retouches : P’tit gars d’Paris #19 : Présents de Noël pour le temps qui passe

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Présents de Noël pour le temps qui passe

La messe de Noël était finie, mais la fête n’était pas finie : après le cadeau inestimable que le Père céleste venait d’offrir à son peuple, c’était le temps des cadeaux échangés en famille ! De retour à l’appartement, Madeleine fila en cuisine préparer un bon chocolat chaud, car chacun avait pieds et mains gelés.

Papa se tenait debout, solennel, à côté du sapin étincelant qui bégayait. Selon une tradition désormais bien établie, il procéda à la distribution des cadeaux. Il s’adressa en tout premier lieu à la femme de sa vie, qu’il aimait tant. « Ma chère épouse, permettez-moi de vous offrir ce modeste présent ». Emile ne quittait pas des yeux la petite boîte de cuir rouge que sa maman s’apprêtait à ouvrir. « Oh, comme c’est magnifique ! » Elle en sortit un médaillon ancien en or ciselé, que l’on pouvait ouvrir pour y conserver un minuscule trésor. « Oh, Maman ! Qu’allez-vous mettre dedans ? Une photo de votre enfant préféré ? Une mèche de cheveu du bébé ? « Tu verras bien, mon Emile chéri, tu verras bien ».

Ce fut au tour de Pierre-Marie d’ouvrir son cadeau. Il déplia lentement le papier de soie et découvrit un joli pull ciel en cachemire que sa maman lui avait acheté aux Magasins Réunis. Il se leva pour poser un baiser sur la joue maternelle. « Merci Maman, vous savez toujours allier l’utile à l’agréable. Je n’avais que deux pulls convenables. Celui-ci est magnifique ! »

Mathilde se tortillait sur son siège. « C’est au tour de ma grande fille chérie, maintenant ! » Papa lui tendit un  paquet de taille moyenne dans un joli papier rayé rose. Mathilde prit son temps pour soulever les côtés et découvrit un bel agenda de cuir marine. « Oh, merci Papa ! Je pourrai ainsi noter les jours de mes congés scolaires ! » Elle se précipita dans les bras paternels, sa robe tournoyant autour de sa taille.

Emile ne tenait plus en place. Pourquoi faut-il que ce soit toujours le plus jeune qui soit servi en dernier ? Quelle injustice ! Il se lança aux pieds de son père, mais dût contenir encore son impatience. « C’est ballot », reprit Papa, « Je me demande où peut bien se trouver ton cadeau… Ah,… le voilà ! » Tout le monde souriait de la mine déconfite du petit Emile, qui retrouva signe de vie en déchirant des deux mains l’emballage comme un forcené sur une ration alimentaire. « Oh !! Un train électrique !! Un train électrique !! Merci, merci beaucoup Papa ! Merci Maman ! »

Madeleine arrivait avec la chocolatière et quelques biscuits au gingembre qu’elle avait cuisinés l’après-midi. « Et pour notre Madi, un cadeau aussi ! » Emile lui tendit un paquet souple. Madeleine rougissait de surprise et de bonheur. « Un tablier en lin brodé à mon nom ! Je n’en méritais pas tant ! Merci mon p’tit gars ! » Emile se jeta à son cou, fou de joie. « Merci Madame ». « Ce n’est rien, Madeleine. Vous faites partie de la famille, vous savez bien ».

Pierre-Marie prit aussitôt la parole : « Papa, Maman, nous avons un petit cadeau pour vous deux ! » Les parents échangèrent un regard incrédule, alors qu’ils ouvraient ensemble une enveloppe de papier kraft, sur laquelle chacun des enfants avait griffonné un petit mot. « Une photo de nos trois enfants ! Quelle merveilleuse idée ! » « Nous avons dû forcer le photographe à nous laisser entrer alors qu’il s’apprêtait à fermer boutique; c’était moins une ! » expliqua Pierre-Marie en riant.

Chacun avait son cadeau. On s’échangeait des baisers, on riait, on plaisantait. Emile entraînait Mathilde et Pierre-Marie dans une ronde de Sioux autour du sapin. Le chocolat chaud et les épices des gâteaux secs ajoutaient leurs doux parfums. Les présents de Noël sont des témoins d’amour pour le temps qui passe, un amour qui jamais ne s’efface.

d’autres « Pensées sans retouches » à venir…

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PAR PETITES TOUCHES, pensées sans retouches : P’tit gars d’Paris #20 : Jour de Noël, jour de fête

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Jour de Noël, jour de fête

La famille Archambault au complet se présenta comme convenu chez ses amis pour le déjeuner du jour de Noël. La neige était tombée en abondance sur la capitale pendant la nuit, rendant obligatoire l’usage de la voiture pour le simple trajet Place des Ternes-rue de Prony. Par chance, une place se libéra pour la Traction de grand-père à quelques mètres de l’hôtel particulier de la famille amie. Monsieur d’Argenson se présenta à la porte vitrée recouverte de délicats entrelacs de fer forgé. Un large sourire illumina son clair visage de blond aux reflets roux et ses yeux verts pétillants, lorsqu’il serra la main de son ami Yves puis s’inclina vers la main qu’Enora venait de déganter. Pierre-Marie, Mathilde et Emile suivaient, un peu impressionnés. Madame d’Argenson, jolie brune aux cheveux très courts, se profila dans l’entrée, la taille prise dans une robe de satin vert pâle ceinturée de cuir vernis noir qui s’accordait à merveille à l’explosion de fleurs de soie débordant d’un vase Médicis en cristal. Yves la salua d’un léger baise-main, avant qu’elle n’accueille avec grâce Enora et ses enfants. Tous furent invités à pénétrer dans le salon qui embaumait les oranges, les clous de girofle, et le sapin frais. Les enfants d’Argenson attendaient poliment en rang devant la cheminée de marbre gris dans laquelle crépitait un feu réconfortant. Une fois les présentations faites, Pierre-Marie garda précieusement en mémoire le doux prénom de la grande sœur de Charles, Geneviève, rousse élancée aux yeux d’émeraude qu’il avait vue pour la première fois la veille au soir lors de la messe de Noël. Mathilde quant à elle, avait rougi lorsque Quentin l’avait saluée; pensionnaire dans un établissement de filles, elle n’avait guère l’habitude de fréquenter la gente masculine. Lui-même, qui ne connaissait pas d’autre jeune fille que sa grande sœur, avait ravalé son émotion derrière une fière posture. Charles s’était avancé vers Emile, le saluant d’une fraternelle tape sur l’épaule. La joie de se retrouver illuminait les yeux des garçonnets, qui devraient attendre la fin du repas pour pouvoir enfin jouer et discuter ensemble.

Le carillon Westminster venait de sonner midi, sur l’air solennel de Big Ben. Pierre-Marie, en élève officier de marine, sourit à ce clin d’oeil diplomatique envers leurs voisins Britanniques. Monsieur d’Argenson n’était certes pas un membre éminent du Quai d’Orsay pour rien ! Nestor, le maître d’hôtel au teint d’ébène, veste et gants blancs, annonça solennellement « Madame est servie », auquel la maîtresse de maison répondit par un délicat « Merci, Nestor; je vous en prie, chers amis, veuillez prendre place », dirigeant ses invités vers la table d’acajou ovale qui sembla immense à Emile, sorte de soucoupe volante sous les pieds de laquelle devaient se cacher une bonne douzaine de petits hommes verts hideux. Le plan de table et la bienséance ne permirent pas au jeunes gens d’échanger autre chose que quelques banalités, qui eurent cependant pour effet bénéfique de les détendre quelque peu et de les habituer à rencontrer leurs regards réciproques. Yves et Louis parlaient politique avec passion, Enora et Béatrice échangeaient sur leurs enfants et sur leurs activités caritatives de femmes au foyer, en particulier sur l’association qu’elles étaient en train de mettre sur pieds avec quelques amies. Le repas, servi dans une fine porcelaine de Sèvres, des verres en cristal Baccarat et des couverts en argent massif Christofle, fut des plus délicieux. Il faut dire que Béatrice avait l’art de recevoir chez elle d’éminents représentants de délégations étrangères. Emile ne se souvenait pas avoir déjà goûté au foie gras, ni aux cailles farcies. Bien que gourmands, les garçons avaient hâte de finir la bûche fondante au chocolat et aux marrons pour se retrouver à papoter dans la chambre de Charles.

Les mamans prirent place dans des bergères XVIIIème, les pères s’isolèrent dans le fumoir, tandis que les jeunes gens prirent place sur des chauffeuses de velours amande, laissant aux jeunes filles le confort des canapés moelleux. Nestor réapparut avec un plateau d’argent, offrant tisanes et palets aux épices pour la gente féminine, café et liqueurs pour la gent masculine. Il faisait bon, les cœurs étaient légers, les conversations s’animèrent. Yves et Louis faisaient le point sur les dernières modalités concernant l’arrivée de leurs plus jeunes fils au pensionnat de Douarnenez. Enora tendit à Béatrice le contrat pour l’association, que les clercs du cabinet de son mari venaient de finir de rédiger. Cela prenait forme et elles étaient fières de pouvoir ainsi perpétuer la mémoire des anciens combattants ainsi que les valeurs d’honneur, de patrie et de courage.

Pierre-Marie tendit à Geneviève une tasse de tisane de tilleul. « Souhaitez-vous du sucre ? » « Non merci, c’est aimable », répondit-elle dans un léger sourire qui dévoilait des dents de porcelaine. « Puis-je vous demander où vous en êtes de vos études, Geneviève ? » « Je suis en première année de médecine… c’est plutôt costaud ! » Elle souriait maintenant franchement en évoquant ce cursus élitiste. « Et vous, Pierre-Marie ? », demanda-t-elle, plus confiante. « J’effectue mon service militaire en tant qu’élève officier à Brest », répondit-il non sans quelque fierté, avalant une petite gorgée de Génépi. Quentin profita d’un silence pour s’enquérir auprès de Mathilde de ses études. « Je suis à la Maison d’éducation en classe de Blanche,… euh… de première; et vous, Quentin ? » « Père a tenu à ce que je suive des études au Lycée militaire de Saint-Cyr, mais ça me barbe carrément ! », répondit-il en baissant d’un ton. « Je ne souhaite pas être militaire, ni diplomate, moi ! Je veux être écrivain ! Comédien ! » Mathilde éclata de rire, puis mis très vite sa main sur sa bouche, confuse. « Vous me faites beaucoup rire, Quentin ! » Il sourit de bon cœur à cette confidence spontanée. La glace était brisée, il faisait doux dans l’élégant salon feutré, premiers échanges, joies discrètes, bourgeons d’amitiés.

Pendant ce temps-là, Emile avait suivi Charles dans sa chambre au deuxième étage, sous les toits. Ce dernier lui montra, très fier, sa collection de petits soldats de plomb : « Papa a commencé à m’en offrir deux pour mes quatre ans. Depuis, ma collection s’agrandit à chaque anniversaire ». Emile était visiblement admiratif. Les porte-drapeaux étaient peints avec finesse et précision. Son regard se figea un instant; il crût entendre les roulements de tambour, le choc des arbalètes, sentir la poudre à canon lui chatouiller les narines. L’armée du Roy s’avançait, gagnant du terrain sur les Prusses qui reculaient en jurant dans une langue dure et incompréhensible. « Quand tu viendras à la maison, je te montrerai ma collection de navires miniatures. C’est mon frère Pierre-Marie qui me l’a commencée, il y a deux ans. » Il réalisa que de ce serait pas avant longtemps… Dans moins d’une semaine, ils quitteraient tous deux Paris pour leur pensionnat dans le Finistère et ne retrouveraient leurs chambres que deux mois plus tard.

Noël était décidément une bien belle fête de famille, mais aussi celle des amis. Celle des amis nouveaux, celle des amitiés pour la vie.

d’autres « Pensées sans retouches » à venir…

 

P’tit gars d’Paris : Communiqué de la mouette #2

Île déserte, le 19 septembre 2016

Chers amis, fidèles lecteurs,

Suite au communiqué d’hier, veuillez trouver ci-dessous les épisodes de notre « P’tit gars d’Paris » correctement numérotés :

#1 : Retour d’école

#2 : Rentrée des classes 1950

#3 : Le goûter

#4 : M’sieur l’Abbé

#5 : Dîner en famille

#6 : Dans l’arène

#7 : Rencontre au sommet

#8 : Mauvaises « zéro-lutions »

#9 : Sacrés coeurs

#10 : Un ange dans la tourmente

#11 : Le poêle

#12 : Destin scellé

#13 : Fête de tous les Saints

#14 : Chemin de joies

#15 : Retrouvailles en famille (I)

#16 : Retrouvailles en famille (II)

#17 : Temps de l’Avent 1950

#18 : Il est né le divin Enfant

D’autres épisodes suivront, bien évidemment. Je suis par ailleurs en train de reprendre l’écriture d’une histoire bretonne située au début du XXème siècle et qui pourrait bien être celle des ancêtres de notre petit Emile…

D’ici-là, bonne lecture !!

Lamouetterieuse

 

 

P’tit gars d’Paris : Communiqué de la mouette rieuse #1

Île déserte, le 18 septembre 2016

Chers amis, fidèles lecteurs,

Je vous informe que, pour cette histoire « P’tit gars d’Paris », qui commence à prendre la forme d’un petit roman, je vais très prochainement changer la numérotation des épisodes, afin de tenir compte de l’ajout postérieur de l’épisode #0 « Rentrée des classes 1950 » et de l’épisode # 8(a) « Un ange dans la tourmente ».

Sauf erreur de ma part, il y aura donc à ce jour 18 épisodes et non 16. Merci de votre compréhension.

Lamouetterieuse.

PAR PETITES TOUCHES, pensées sans retouches : P’tit gars d’Paris #18 : Il est né le divin Enfant

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Il est né le divin Enfant

La famille Archambault se préparait cérémonieusement pour aller assister à la messe de minuit. Le père, Yves, enfilait son noir pardessus de laine et cachemire; son feutre en taupé gris, ajusté sur ses lunettes en écailles de tortue, lui donnait un petit air d’inspecteur de police. Enora, la mère, avait choisi sa plus belle veste, légèrement évasée, qui lui donnait des airs de princesse des steppes. Un bibi de velours couleur sang et des gants assortis soulignaient avec discrétion son élégance naturelle, contrastant avec son teint clair et ses yeux saphir. Pierre-Marie avait choisi de conserver son uniforme d’officier de marine pour faire honneur au Messie qui allait naître. Mathilde, à l’inverse, avait préféré troquer son uniforme de Demoiselle de France contre une cape de laine et soie bordeaux. Emile les regardait, partagé entre admiration pour ses aînés et impatience de retrouver les fidèles qui déjà se pressaient en silence sur les trottoirs couverts d’un blanc manteau. Il était en train d’enfiler son manteau anglais de laine sèche grise, au col et boutons recouverts de velours noir. D’un geste magistral, il jeta autour de son cou son écharpe préférée, celle couleur brique que Madeleine lui avait tricotée l’année dernière avec des restes d’un pull de feue sa grand-mère. « N’oublie pas ton béret et tes gants, Emile ! Il fait très froid ! » Maman terminait son inspection; il lui semblait si important que toute sa petite famille se pare de ses plus beaux atours pour ce saint jour ! Madeleine fit enfin son apparition dans l’entrée, en manteau de velours marine et chapeau de taupé noir. Emile réalisa qu’il ne la voyait jamais autrement que dans sa tenue de travail, protégée par son long tablier de lin bleu, un torchon bistre sur l’épaule. Malgré son embonpoint, elle était très encore élégante et il ne comprenait pas bien pourquoi un honnête homme n’avait pas croisé son chemin pour la demander en mariage.

Ils marchaient avec entrain sur les trottoirs parisiens, croisant des silhouettes amies sous les réverbères qui semblaient ployer sous le poids d’une lourde couche de neige. Papa tenait Maman par la main pour éviter qu’elle ne glisse, Pierre-Marie faisait poliment la conversation à Madeleine, tandis qu’Emile tenait la main de Mathilde, qu’il entraînait en glissades dans la rue qui descendait vers l’imposante église Saint-Augustin. La lumière des éclairages publics était dorée et douce malgré le froid perçant, la neige scintillait en glissant des balcons haussmaniens puis crissait sous les godillots d’Emile. C’était magique, unique. Emile rayonnait d’une joie toute simple, la joie de Noël.

Les fidèles étaient déjà nombreux dans la nef qui embaumait l’encens plus que de coutume, en volutes épaisses qui montaient en rythme avec l’orgue sous l’immense coupole. Monsieur d’Argenson fit un léger signe à Yves dès qu’il l’aperçut. La famille Archambault prit alors place à côté de la sienne sur une belle rangée de chaises au troisième rang. Emile avait lâché la main de sa grande sœur pour s’asseoir à côté de son nouveau copain de classe Charles d’Argenson, près du pilier de marbre. Il ignorait que ce dernier eût un grand frère qui semblait avoir l’âge de Mathilde ainsi que deux grandes sœurs, dont l’aînée, une rousse élancée aux yeux émeraude, baissa le regard à la vue de Pierre-Marie.

Dans un nuage entêtant d’encens, un halo doré émanait de la croix portée en procession solennelle. Derrière elle, le curé de la paroisse remontait lentement la travée centrale suivi de tous les vicaires dont le sévère Abbé Desgrières, de nombreux séminaristes et tous les enfants de chœur. Le Kyrie, amplifié par la chorale des élèves de l’école Fénelon, emplissait les cœurs des fidèles et les préparait à la Sainte messe de Noël.

Depuis la chaire qui dominait l’église bondée, le curé dispensa son homélie sur l’Évangile de la naissance du Seigneur, pesant chaque mot. Emile fut troublé par ce récit qu’il connaissait pourtant parfaitement bien, mais qui prenait un sens particulier depuis qu’il savait que sa maman portait en elle un bébé. Il tourna alors son regard vers elle, qui était assise quelques places plus loin. Elle avait senti l’appel muet de son fils et lui renvoyait un sourire, une main à peine visible posée sur le côté de son ventre. La Vierge Marie avait donné son fiat, sa maman avait fait de même. Lorsque l’enfant Jésus trouva sa place au centre de la crèche, Emile, agenouillé sur le marbre glacial, ne put détacher son regard du Fils du Dieu Tout Puissant, incarné dans un frêle petit enfant, un petit enfant comme lui, sans défense. Une larme roula en silence sur sa joue ronde. Il était à la fois saisi de bonheur et pétrifié de tristesse. « Il est né le divin Enfant !… » Les fidèles autour de lui et les familles d’Argenson et Archambault exultaient de joie avec des myriades d’anges au ciel.

A la sortie de la messe, sous les coups joyeux des cloches, de jeunes garçons se bombardaient de boules de neige qui retombaient mollement sur le parvis immaculé. Emile sentit un projectile glacé fouetter sa joue gauche. Il n’avait pas envie de rire, juste de se laisser encore pénétrer par la Bonne Nouvelle du Sauveur de l’Humanité qui croulait encore sous le poids de son péché. Sed libera nos a malo.  

Les familles amies se saluèrent cordialement, la gent masculine s’inclinant en baise-mains respectueux. Mathilde sentit un petit pincement serrer sa poitrine lorsque Quentin s’inclina vers son gant de satin noir. La sœur aînée de Charles, Geneviève, baissa le regard lorsque Pierre-Marie en fit autant. Les parents de Charles avaient invité la famille Archambault pour le repas du jour de Noël. Emile serra vigoureusement la main de son copain qui lui donna une tape sur le bras; demain, ils pourraient enfin se parler tranquillement ! Dans moins d’une semaine, Saint-Augustin serait loin, Paris serait loin, leurs familles seraient loin… Un pensionnat au fin fond du Finistère serait leur lieu de vie désormais.

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PAR PETITES TOUCHES, pensées sans retouches : Dans mon corset tout nef

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Eglise Saint Eugène-Sainte Cécile, armature métallique, Paris IXème, photo ©Lamouetterieuse

Dans mon corset tout nef

Dans mon corset tout nef,

Je verse une larme d’émotion sur l’enfant des fonts baptismaux,

Petit d’homme criard deviendra sage homme nouveau.

 

Dans mon corset tout nef,

J’admire les petits communiants qui avancent, pas confiants

Dans leurs aubes, vie nouvelle reçue au creux de leurs gants blancs.

 

Dans mon corset tout nef,

J’applaudis de tout mon espoir les mariés immaculés unis, à mes pieds,

De leurs mains entrelacées, vœux d’éternité, au Christ fidélité.

 

Dans mon corset tout nef,

Mes yeux se baissent avec pudeur devant les fidèles pénitents,

Ma hautaine splendeur vaut moins que leur humilité de repentants.

 

Dans mon corset tout nef,

Je prête aux chœurs et musiciens d’un soir une oreille ravie,

Qui explosent en magique harmonie sous ma voûte fleurie.

 

Dans mon corset tout nef,

Mon cœur se serre à la vue du cercueil de bois clair,

Qui unit pour une dernière fois d’anonymes silhouettes noires.

 

Dans mon corset tout nef,

Témoin immobile et muet de la vie qui passe, je pense et je ressasse

Mon devoir de mémoire, celui, précieux, des hommes de la petite histoire.

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PAR PETITES TOUCHES, pensées sans retouches : P’tit gars d’Paris #10 : Un ange dans la tourmente

Un ange dans la tourmente

« Tricheur, sale tricheur ! Tu vas voir comment on traite les tricheurs ! » De rage, blouse gris chiné au vent, Emile et Charles se jetèrent ensemble sur Bertrand Lemercier, dit « Binocles », qui venait de leur piquer des billes lors d’une partie qu’ils avaient espérée honnête et ludique. Des coups de poings fusaient dans tous les sens, les billes partaient dans toutes les directions sous les godillots de leurs camarades amusés. Maintenu au sol, « Binocles » avait les joues tuméfiées, un verre de lunettes brisé, une grosse larme au coin de son œil visible. Les belligérants semblaient enragés; les élèves qui les encerclaient pariaient maintenant à qui aurait le dessus, jusqu’à ce que la poigne du maître qui surveillait la cour n’extirpe du champ de bataille Émile et Charles par l’oreille. Traînés ainsi vers le préau, devant redoubler de pédalage pour s’ajuster aux grandes enjambées de l’adulte, ils finirent leur course propulsés devant le bureau du directeur. À la vue de la lèvre gonflée de Charles, de l’œil au beurre noir d’Emile et des genoux couronnés des deux guerriers, ce dernier afficha un air courroucé. « Messieurs, je ne vous demanderais pas les circonstances qui vous ont mis dans cet état. Je fais confiance à votre professeur. Vous ferez trois cent lignes pour demain matin : Je ne me bats pas avec mes camarades. Et soyez heureux que je ne vous demande pas de conjuguer cette phrase à tous les temps. Que cela vous serve de leçon. Rompez. » Ils furent interdits de récréation jusqu’à la fin du mois et durent commencer leur punition en classe, ce qui leur épargna un retour penaud et pénible dans la cour sous les quolibets des élèves qui avaient parié sur leur victoire.

Lorsque la cloche sonna, Émile et Charles tentèrent de quitter l’école sans se faire remarquer, mais des huées vengeresses ou des hourras admiratifs pleuvaient sur leur passage. Comme d’habitude, ils traversèrent le Parc Monceau. Bras dessus-bras dessous, ils s’amusèrent à marcher au pas de l’oie, levant de concert leurs genoux écorchés, sous le regard désapprobateur du gardien de la paix. Arrivés à la rotonde, ils se quittèrent sur un salut militaire amusé, le doigt sur la couture de leur culotte courte de flanelle grise : « Au revoir, mon Général ». « Nous avons perdu une bataille mais pas la guerre, mon Capitaine ». Quoi qu’il leur en coûterait, ils étaient décidés à ne pas se laisser avoir par « Binocles » et ses pleutres admirateurs.

Emile referma le plus doucement possible la porte de l’appartement derrière lui, regard rivé au sol. C’est ainsi que dans l’entrebâillement de la double porte vitrée du grand salon, il aperçut des babies éculées sous des chaussettes blanches tire-bouchonnées; son regard remonta vers la petite fille blonde, couettes et gros nœuds blancs, robe de satin ciel, qui brossait lentement les cheveux longs sa poupée de porcelaine, tandis que des voix de mamans discutaient autour d’un thé. Oui, c’était bien Marie, son amie de la Basilique Montmartre. Il resta pétrifié, bouche bée, saisi par cette douce vision qui l’absorbait tout entier. Il n’entendit pas Madeleine qui, claudiquant dans le long couloir, proposait de panser ses blessures. « Emile, mon p’tit, que t’est-t-il donc arrivé ? Emiiile ? » Avec la plus grande peine, il tourna la tête dans sa direction. « Ce n’est rien, Madi, juste une bataille de rien du tout dans la cour de récré. »

Lorsqu’il fut soigné et après avoir avalé un bol de chocolat fumant, il se dirigea vers sa chambre pour entamer ses devoirs, mais son regard fut attiré par sa maman qui notait l’adresse de celle de Marie sur le petit calepin de maroquin rouge de l’entrée. « Madame Offenbach, 50 rue de Rome, Paris VIIIème. C’est noté, je vous adresserai donc dès réception les statuts de notre association que mon mari aura fait rédiger en son cabinet. » Emile referma la porte de sa chambre, le cœur battant la chamade jusqu’aux tempes, cramponné à la poignée. Lorsqu’il eût repris ses esprits, il se hâta de noter l’adresse de Marie dans ses trésors, une boîte de madeleines en métal un peu rouillée, illustrée d’un groupe de Bigouden en coiffe riant sur un rocher.

Il eût à peine le temps de s’attabler à son bureau que trois coups secs frappèrent à sa porte, laissant passer son père, visiblement très en colère. Emile se leva, mains dans le dos, pas vraiment rassuré. Son père étant plutôt d’un tempérament conciliant, il se mettait rarement en colère. « Bonsoir Papa. » Son père le coupa : « Emile, je viens d’avoir le directeur de l’école au fil. Se battre ainsi avec ses camarades de classe est inadmissible. Que cela ne se reproduise plus. C’est clair ? » « Oui, Papa, je vous le promets ». Il valait mieux un gros mensonge qu’une petite gifle. « Sache que je réfléchis à te changer d’établissement scolaire, et ce, dès le mois de janvier. En attendant, tu es privé de dîner. De toutes les façons, il me semble que tu as de quoi écrire jusqu’à tard ce soir. »

A la lueur de sa petite lampe en métal, Emile commençait à voir double, ses doigts crispés sur le porte-plume, dos douloureux, trébuchant à chaque mot. L’on frappa doucement à la porte. Maman entra, un triste sourire aux lèvres. « A ma demande, Madeleine va t’apporter une petite collation d’ici quinze minutes. Ne tarde pas à éteindre ce soir. » « Mais j’ai encore cent lignes, vous savez, Maman ! » Elle s’approcha et déposa un léger baiser sur le front tuméfié du garçonnet et laissa sa main effleurer l’œil meurtri. « Un guerrier de ta trempe va y arriver; allez, courage ! »

Ce fut une journée chargée d’émotions pour Emile, douleurs et bonheurs, coups de poings et bleus au cœur. De cette tourmente, il ne retiendrait que la merveilleuse vision de Marie Offenbach, pour lui, son ange, son ange gardien, à vie.

d’autres « Pensées sans retouches » à venir…