PAR PETITES TOUCHES, pensées sans retouches : Le trottoir qui parle

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Photo ©Lamouetterieuse

Le trottoir qui parle

Je marche, tête baissée, tandis que le trafic automobile emplit l’air parisien. Un vent léger caresse mon front et fait tournoyer les feuilles mortes sur le trottoir. Mortes à cause de la chaleur estivale, fauchées dans leur jeunesse. Elles auraient dû rendre l’âme dans quelques mois, en automne. La mort ne prévient jamais. Désormais, elles sont toutes desséchées, racornies, vidées de la sève qui coulait doucement dans leurs vertes artères, il y a encore quelques jours. Vieilles dames ignorées. Personne ne daigne s’en occuper, les ramasser. Elles tourbillonnent comme si elles ne savaient où aller. Elles ne peuvent trouver le repos éternel. Quel gâchis ! Quelle injustice ! Vilaine ville !

Elles recouvrent le trottoir en telle quantité que je marche involontairement sur l’une d’elles. Elle crisse : criiiick… Son cri, pourtant minuscule, couvre l’arrachement du bitume par les voitures. Crie-t-elle dans un dernier appel à l’aide ? Trop tard, elle s’est émiettée, éparpillée, soufflée par une rafale. Disparue, à jamais. Je me sens coupable de meurtre sur une feuille agonisante. « Dispersée façon puzzle », tiens. Je ne suis qu’un géant ignorant la vie fragile sous ses lourds pas. Impitoyable, imbécile, maladroit. Gulliver maître de l’univers.

D’un geste un peu sadique, je l’avoue, j’écrase une autre de ses compagnes, qui expire dans un dernier crissement, puis une autre, un tas d’autres… Criiiick… Criiiick… Finalement, mes pas ne sont plus criminels, car ils abrègent la souffrance de ces corps végétaux étoilés, beautés éphémères, que je suis seule à remarquer. Et cet acte de géant omnipotent fait maintenant résonner en moi un souvenir gourmand d’enfance. Le cri des feuilles mortes me rappelle quand, avec mes petites quenottes, je croquais dans des crêpes dentelle. Criiiick… Criiiick… L’odeur de cannelle qui exhale des feuilles que j’écrase se transforme dans mes sens en parfum de beurre breton. C’est bon les crêpes dentelles, c’est bon, les feuilles ocres écrasées. Criiiick… Criiiick…

Merci à ces feuilles mortes, corps végétaux fauchés par la chaleur estivale, de m’avoir permis, l’instant de quelques pas de géant, de revivre un délicieux souvenir d’enfance et de m’avoir ainsi rajeunie. Désormais, je serai plus à l’écoute des trottoirs qui parlent. Eux ont des vérités que les passants bien souvent ignorent.

d’autres « pensées sans retouches » à venir…

PAR PETITES TOUCHES, pensées sans retouches, Les contes de la mouette : Le petit génie des mots

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vélo rouge

Photo ©Christine Petitjean

Le petit génie des mots

Elle fut réveillée en début de nuit par le petit génie des mots qui venait lui grignoter le cerveau. Elle l’avait reconnu : il chevauchait comme toujours son petit vélo rouge, pédalant comme un fou entre les touches du clavier, zigzagant sur les trottoirs humides d’automne, traversant les allées sablonneuses d’un grand parc parisien, humant l’air iodé d’un petit sentier breton…

Il pédalait tellement vite qu’elle avait du mal le suivre : les mots s’enchaînaient en phrases qui lui plaisaient, lui arrachant des petits sourires à moitié endormis. Elle luttait pour ne pas se rendormir, espérant ses textes fascinants retenir. Dans le même temps, elle espérait secrètement pouvoir refermer les yeux sans tarder et finir cette nuit au plus vite, afin de restituer, le jour levé, tout ce qu’elle avait vu. De ce conflit intérieur, le petit génie se moquait éperdument. Il continuait son « petit bonhomme de chemin », maniant les phrases avec dextérité, trouvant les mots justes, les sonorités appropriées. Dans le silence de la chambre à l’obscurité épaisse, elle était éblouie, son cœur battait fort.

Fatiguée d’une lutte intérieure perdue d’avance, elle avait finit par perdre conscience et se réveilla trop tard le matin, le cerveau indécis, incapable de prononcer la moindre parole, une grimace au coin des lèvres. Le petit génie des mots avait laissé son vélo rouge contre l’écran endormi, avec une roue crevée qu’il n’avait pas pris la peine de réparer. Il avait dû filer se reposer d’une nuit littéraire qui l’avait épuisé. Elle se sentait désemparée, impuissante. Les mots qui l’avaient séduite dans son demi-sommeil, les phrases qui l’avaient charmée et qu’elle aurait tant voulu restituer, les idées qui l’avaient faite sourire, s’étaient en grande partie effacés. Il ne restait que quelques bribes tronquées, quelques pâles images, quelques bafouillis inaudibles. Tout était à rebâtir, laborieusement. Tout serait à ressaisir, il faudrait tout remettre en ordre, sans le sel de cette passion qui s’était évanouie au loin.

Elle regretta alors de ne pas avoir, dans son sommeil, osé enfourcher son grand vélo gris, celui qu’elle trimbalait depuis tant d’années, rouillé, cabossé, mais tant aimé. Elle aurait alors pu suivre, dans les dédales de sa mémoire, dans les circonvolutions de son cerveau, dans un cœur à cœur avec son amour des lettres, le petit génie des mots qui filait, espiègle diablotin dans le vent. Dans leur course littéraire, à chaque grincement de rayon, à chaque tour de roue, à chaque coup de guidon, ils auraient refait le monde pendant une seconde. Ils auraient donné souffle aux syllabes de la vie, le temps d’une courte nuit.

d’autres « Pensées sans retouches » à venir…