PAR PETITES TOUCHES, pensées sans retouches : P’tit gars d’Paris #15 : Retrouvailles en famille (I)

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La gare Montparnasse en 1950

Retrouvailles en famille (I)

Curieusement, les semaines filaient maintenant à toute vitesse. Lassitude et morosité avaient laissé place à impatience et joies rêvées. La perspective de revoir son grand frère militaire, sa grande sœur Demoiselle de France, d’intégrer ce pensionnat dans le Finistère, et, dans quelques mois, d’avoir un petit frère (ce serait certainement un garçon, cela ne pourrait être une fille, tout de même !), que d’événements forts pour notre petit Emile ! Ce soir, la famille serait réunie au grand complet pour le dîner et pour les quelques jours de congé dont la fratrie bénéficierait à l’occasion de la fête de la nativité.

Emile fut autorisé à accompagner son père pour chercher son grand frère à la gare en voiture. Il prit place sur la banquette arrière de la Traction, celle que grand-père utilisait alors qu’il était un membre actif des FFI, belle dame à la robe noire et aux flancs blancs. Il prêtait attention au ronflement rassurant du moteur et se laissait balader dans les virages que son père prenait un peu vite pour lui faire gentiment peur. Ils arrivèrent trop vite selon lui à la Gare Montparnasse, château échoué sur ses toits pointus. « Le train de vingt-heures quinze en provenance de Brest vient d’arriver en gare. » La voix rocailleuse résonnait dans le hall où se pressaient de nombreux voyageurs, fourmis affairées en chapeaux feutre et voilettes légères. Emile fixait le panneau d’affichage qui clignotait comme des paupières agitées. « Papa, le train vient d’arriver quai 12 ! » Il fut le premier à apercevoir la silhouette élégante de celui qu’il admirait au plus haut point. Du haut de son mètre quatre-vingt dix, dans son uniforme marine aux boutons d’or, yeux de saphir sous sa casquette immaculée, Pierre-Marie ne laissait personne indifférent, surtout pas la gente féminine qui se pâmait d’admiration sur son passage. Emile arracha sa main de celle de son père et couru se jeter dans les jambes de son grand frère, se cognant sur sa valise en cuir usée. « Alors, comment va mon p’tit matelot ? » Emile répondit, s’étranglant de bonheur, « Bien, très bien, mon Capitaine ! Puis-je vous débarrasser de vos effets ? » Le jeune apprenti officier lui tendit son grand baluchon de lin blanc. Notre matelot faillit être emporté par son poids mais redressa fièrement la tête, lorsque son officier supérieur le gratifia de sa coiffe immaculée. Le Pape n’était pas son cousin !

Dans la voiture, Papa et Pierre-Marie bavardaient de tout et de rien. Emile, qui ne les écoutait pas, avait posé la casquette de marin de son grand-frère sur ses genoux et contemplait les détails de l’ancre brodée de fils d’or. Il ne pensait plus à se pencher en riant dans les virages. Amiral de la flotte de l’Océan Indien, son chauffeur le conduisait sans attendre auprès du ministre de la Défense, boulevard Saint-Germain. L’heure était d’importance : il fallait décider au plus vite du sort de l’Archipel des Kerguelen, convoité par des peuplades autochtones amies des rennes et des manchots royaux.

Dès qu’ils entrèrent dans l’appartement, les hommes purent entendre Maman en conversation animée avec Mathilde qui venait juste de rentrer de la Maison d’éducation de la Légion d’honneur pour les vacances de Noël…

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PAR PETITES TOUCHES, pensées sans retouches : P’tit gars d’Paris #13 : Fête de tous les Saints

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La Toussaint, comme toutes les fêtes catholiques, était l’occasion pour l’école d’Emile de participer à l’organisation d’une belle célébration en l’église Saint Augustin toute proche. Les cours de catéchisme de Fénelon étaient d’ailleurs dispensés par des prêtres de la paroisse, dont l’Abbé Desgrières. Ce dernier, du fait de son âge avancé, s’était vu confier l’animation des classes du primaire, dont celle de notre écolier, qui, en cet automne 1950, était alors en dixième. Emile était certes un élève de niveau discutable, mais il avait été choisi comme servant d’autel pour l’apparente sagesse que laissait croire son regard rêveur. Avec cinq de ses camarades d’école, le cruciféraire, le thuriféraire, un autre céroféraire et les servants, ils suivaient Monsieur Le curé et son clergé en soutane et surplis, dans la procession solennelle qui remontait les rangs jusqu’à l’autel. Dos cambré en arrière dans sa soutanelle et son surplis blanc en dentelle fine, Emile peinait à porter un candélabre d’argent presque aussi haut que lui-même. Afin de se donner du courage, il s’imaginait en Templier, sous son long manteau blanc, couvert d’une cote de maille dont le poids semblait à peine moins lourd que la somme de ses péchés.

Les parents d’élèves étaient assis dans l’immense nef, aux côtés des autres habitants du quartier. Des fidèles de tous âges, de toutes conditions sociales, des diplomates aux concierges, en passant par des avocats, des médecins ou des épiciers, étaient unis, frères en Jésus-Christ, pour cette belle fête qui célébrait chacun d’eux, filles et fils du Seigneur par le baptême. La liturgie en latin, célébrant l’Éternel et tous ses Saints, résonnait sur les piliers impressionnants de l’édifice, pour finir en sourd rebond dans la poitrine d’Emile, étourdi par les lourds nuages d’encens. A genou sur le marbre glacé, il priait pour ses défunts grands-parents et en particulier pour sa chère grand-mère qui avait été emportée par la tuberculose une nuit d’hiver quarante-sept. Pendant l’office divin, pour un garçon de l’âge de huit ans comme lui, la vie aurait dû lui sembler une éternité, mais elle lui apparaissait ténue comme la lueur du cierge posé sur l’autel qui s’élevait du chœur vers la coupole.

Ita missa est. Il retrouva ses parents sur les marches extérieures, sous les arches qui soulignaient l’immense rosace, un vent acéré giflant ses joues brûlantes, se sentant investi d’une mission de la plus haute importance. Aimer les siens sans retour, faire fructifier ses propres dons et cheminer avec clairvoyance dans son humble mais préciseuse vie, afin, un jour peut-être, d’espérer devenir lui aussi un saint.

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PAR PETITES TOUCHES, pensées sans retouches : P’tit gars d’Paris #12 : Destin scellé

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Madeleine vient lui ouvrir la haute porte de bois encaustiquée. Emile grelotte. Sous son béret mal enfoncé, ses oreilles rougies par le froid s’accordent étrangement bien au cache-nez brique confectionné par la cuisinière pour son dernier anniversaire. « Entre donc ! », le gronde-t-elle, « Viens te réchauffer ! ». Le pont-levis du château-fort se referme derrière lui dans un grondement sourd. Ramené à la réalité, il perçoit les bribes d’une conversation animée à travers la double porte vitrée du salon; ses parents s’entretiennent avec l’Abbé Desgrières, autour d’un petit verre de porto. Guerrier de retour du champ de bataille, il laisse choir lourdement sa selle, euh… son cartable… sur le parquet puis suspend son manteau dans l’entrée. Un bouton argenté pend lamentablement, oeil arraché lors d’un combat perdu d’avance.

Le carillon Westminster, épuisé, sonne enfin l’heure du dîner. Après le traditionnel benedicite, tous s’asseyent, les chaises raclent le parquet, puis son père prend la parole, adressant un regard appuyé à l’Abbé austère dans sa robe noire, longues mains à plat sur la nappe immaculée. Il regarde maintenant son fils, qui, les yeux baissés vers ses couverts, attend le verdict. « Emile, nous avons donc décidé de t’envoyer en pensionnat après Noël. Monsieur l’Abbé t’a trouvé une place chez des religieux de ses connaissances, dans le Finistère. C’est une chance, et je l’en remercie ici chaleureusement, car il est extrêmement difficile d’intégrer un établissement en cours d’année. » A l’invite du père d’Emile, l’homme d’église se permet d’ajouter, un sourire satisfait sur les lèvres : « Saint Jean est une maison très réputée, tenue par des frères jésuites que je connais très bien, qui accueille des jeunes gens de tous âges venant de toute la France. Leurs méthodes pédagogiques sont impressionnantes et les résultats scolaires de leurs pensionnaires irréprochables ».

Tous les regards se sont tous tournés vers Emile à présent. Il fixe sa fourchette en argent dont les dents acérées s’enfoncent dans la nappe amidonnée. Une goutte de sang perle, sur ses lèvres écrasées. Doit-il répondre ? Il s’entend dire dans un souffle « Merci », sans comprendre le sens de ce mot à ce moment précis. Enfin, Madeleine arrive, chancelant sous le poids de la soupière fumante et de la corbeille de pain tiède qui embaume. Le repas reprend son cours, les adultes bavardent, Emile rêve. Il vient de réaliser qu’il retrouvera en Bretagne son meilleur ami Charles et que deux bagnards valent mieux qu’un seul vaurien. Un léger sourire effleure son visage, qu’il tente de camoufler.

Un destin scellé n’est, au fond, pas toujours une fatalité.

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PAR PETITES TOUCHES, pensées sans retouches : P’tit gars d’Paris #9 : Sacrés cœurs

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Sacrés cœurs

« En ce jeudi, libéré de l’école, et malgré mon sort scolaire incertain, j’étais autorisé à accompagner Maman à la Basilique de Montmartre, qui, avec ses amies, devait y rencontrer le Chanoine au sujet de leur association d’anciens combattants de la Grande Guerre. J’y étais déjà allé lorsque je n’étais, comme le disent les grands, pas plus haut que trois pommes. Du haut de mes sept-ans-et-demie, je vais pouvoir maintenant mieux admirer celle qui protège Paris depuis son trône immaculé. Pour rejoindre les amies de Maman qui l’attendent devant l’entrée, nous devons gravir des dizaines de marches, aventuriers à l’assaut d’un temple Inca. Arrivés au sommet, je remarque que ses joues se sont colorées d’un léger voile rosé. Un peu essoufflée, elle me regarde et sourit : Et bien, nous y sommes arrivés ! Maman a toujours le petit mot, la douce phrase, qui met un peu de bonheur dans mon cœur.

Nous retrouvons enfin ses amies devant le porche. Au moment d’entrer, l’une d’elles se retourne vers les marches et lance : Viens, Marie ! J’aperçois alors une petite fille de mon âge, au regard fatigué. Manteau marine, couettes dorées retenues par de gros rubans blancs, soquettes avachies sur des babies usées. Fragile petite poupée. Je tente de me ressaisir. Les jeunes garçons ne jouent pas à la poupée, c’est bien connu. Nous entrons sous l’immense voûte dorée, caverne aux trésors pour aventuriers perdus des villes. Avec les mamans, nous prenons place pour nous recueillir quelques instants. Agenouillé sur la pierre froide, je ne peux m’empêcher de tourner la tête vers Marie, pas ma maman du Ciel, mais la petite Marie. Yeux fermés, mains jointes dans ses petits gants blancs, elle prie, doucement. Si je ferme aussi les yeux, vais-je réussir à la rejoindre dans sa prière ? Elle semble bien malade, et, comme ça, sans réfléchir, je commence à prier pour elle.

Les mamans sont maintenant parties rencontrer le Chanoine de la Basilique. On nous a fait attendre dans la sacristie aux parfums d’encaustique et d’encens. Elle est sagement assise, yeux vers le sol, silencieuse. Comment t’appelles-tu ?, demandé-je, faisant mine de la découvrir à l’instant. J’espère que le Seigneur me pardonnera ce mensonge dans un lieu pareil !, me dis-je immédiatement, un peu coupable, mais aussi fier d’avoir osé briser la glace. Elle lève son petit minois et répond dans un souffle : Marie, tournant enfin son regard cerné vers moi. Noyé dans l’immensité bleue qui flotte à l’ombre de ses grands cils dorés, je m’efforce de lui offrir un sourire, mais c’est pas si facile pour nous, les garçons, de sourire comme ça à une fille ! A ma grande surprise, comme encouragée, elle prend à nouveau la parole : Maman dit que suis bien malade. La « tubercolosse », je crois. C’est pour cela qu’elle voulait que je l’accompagne ici. J’avais déjà entendu parler de cette terrible maladie qui avait emporté ma douce grand-mère dans d’épuisantes souffrances. Je reste perdu en silence dans mes pensées, puis remontant à la surface, vers la réalité, je lui demande à quelle école elle est. A Sainte-Marie de Neuilly, une école que de filles, glisse-t-elle dans un soupir. Enhardi, je m’entends lui répondre : Je suis à l’école de garçons Fénelon, près de l’église Saint Augustin à Paris. Mais pas pour très longtemps (je n’explique pas pourquoi, chuis pas trop fier)… Papa et Maman parlent de m’envoyer en pensionnat… loin d’ici… après Noël, je crois... Bizarrement, cette confession me serre le cœur à cet instant précis. Je ne sais pas trop pourquoi, moi qui m’étais finalement résolu avec joie à changer d’air, à la perspective de m’envoler bientôt vers une nouvelle aventure : une vie de pensionnaire à l’autre bout de la France…

Les mamans reviennent déjà, chuchotant, manteaux de reines, sourires gracieux, apparemment satisfaites de leur rendez-vous. Mais nous devons déjà nous quitter. Au revoir, Marie ! A bientôt, peut-être ? , osé-je d’un petit signe de la main, tandis qu’elle se retourne avec peine, emportée dans un tourbillon par la main énergique de sa maman.

Aujourd’hui, mon fier cœur de petit d’homme a rencontré un ange, un ange doré du Sacré Cœur de Paris, un ange fille, au cœur fragile. »

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PAR PETITES TOUCHES, pensées sans retouches : P’tit gars d’Paris #8 : Mauvaises « zéro-lutions »

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Ecole

Mauvaises « zéro-lutions »

Au cours des prochaines semaines, Emile devrait donc faire de gros efforts pour améliorer sa conduite et ses résultats scolaires, s’il ne voulait pas être dirigé manu militari vers un pensionnat. Ceci supposait une remise en cause profonde de sa personne, ce dont il se sentait totalement incapable. Promis, il essaierait de faire de petits efforts, mais tous petits, parce que cela suffirait. Le cours de géométrie lui sembla une bonne entrée en matière. Il s’appliqua à reproduire fidèlement le triangle isocèle sur son cahier du jour, la langue pendant jusqu’aux carreaux. Par chance, le maître jugea le résultat acceptable.

Puis vint la leçon de français que notre écolier redoutait tant. Il s’agissait aujourd’hui de réciter par cœur « Le corbeau et le renard » de Jean de la Fontaine. Pensant encourager les autres, le maître s’adressa tout d’abord au meilleur élève, « Jean-petit-fayot », surnommé ainsi car il avait réponse à tout et se précipitait toujours pour lever le doigt, fesses décollées de son banc, pour répondre aux questions du maître. Ce dernier décida d’interroger ensuite Emile, afin de lui donner une chance de se racheter. Peine perdue ! Emile n’avait pas bien appris la fable, dont il ne connaissait que le premier vers. Ses camarades retenaient leur souffle, soulagés de n’être point à ce moment sur la sellette. Le maître fronça les sourcils, visiblement très contrarié. Il demanda à Emile son cahier, afin d’y apposer note et commentaire dans la marge. Le couperet tomba, sans appel : « note : zéro sur dix, l’élève n’a pas appris sa fable, comme d’habitude ».

Emile regagna sa place tête baissée, tout marri. Assis à son bureau, il laissa son regard fuir à travers le carreau, menton posé sur son poing refermé. Le ciel s’assombrissait. Les premières feuilles arrachées au grand platane centenaire annonçaient l’automne. Un frisson parcouru son échine. Lorsque la cloche sonna la fin des cours, il quitta la salle en silence, bousculé par ses camarades qui se ruaient vers la sortie. Puis il regagna le domicile familial, sans faire la course jusqu’au réverbère, sans courir dans l’escalier tout juste ciré par la concierge. En marchand lentement vers l’échafaud.

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PAR PETITES TOUCHES, pensées sans retouches : P’tit gars d’Paris #7 : Rencontre au sommet

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Rencontre au sommet

Les élèves, tous âges confondus, jouaient dans la cour de l’école sous les tilleuls dont les feuilles commençaient à tomber en tournoyant, petits hélicoptères touchés au cœur. Leurs blouses grises se soulevaient lorsque les garçons faisaient semblant de s’envoler en courant, volées d’étourneaux, gamins étourdis. Le surveillant à la petite moustache sévère se promenait les mains dans le dos entre les groupes d’enfants qui avaient choisi leur emplacement habituel pour jouer aux billes, feuilleter une bande-dessinée, ou raconter des blagues en riant sous cape.

Emile n’avait pas le cœur à participer aux jeux de ses camarades. Ainsi qu’il l’avait annoncé hier soir au dîner, son père partageait en ce moment-même une conversation animée avec son maître d’école. Caché derrière le platane centenaire qui faisait la fierté du directeur, Emile pouvait apercevoir leurs silhouettes dans la salle de classe, à la faveur des nuages qui, assombrissant les fins carreaux, faisaient disparaître les derniers rais de soleil de ce début d’automne. Le maître était assis à son bureau, tandis que son père faisait les cent pas entre les rangées de pupitres cirés, levant régulièrement un doigt mécontent. De ce rendez-vous découlerait sans doute une rencontre au sommet avec le directeur de l’école. Son avenir scolaire en dépendrait, à plus ou moins brève échéance. Probablement à brève échéance, d’ailleurs. Fixant les fenêtres, Emile retenait son souffle.

Soudain, tel un Dieu vivant omnipotent, le surveillant, surnommé « Moustache » par les élèves, agita vigoureusement la lourde cloche de cuivre, ajoutant d’une forte voix rocailleuse : « Messieurs, la récréation est terminée ! Veuillez former vos rangs ! » Dans un joyeux brouhaha, tout le monde finit par se mettre deux par deux en rang par classe. Les cris se muèrent en phrases puis en rires tronqués, rompant ça et là le silence requis. Moustache fit prestement rentrer les élèves, mais intima à ceux de la classe d’Emile d’attendre sous les voûtes du préau, tandis qu’il lui faisait signe en silence de le rejoindre. Une rumeur indécise planait sur ses camarades. Dès que Moustache et Emile eurent tourné les talons, les paris les plus fous furent envisagés par les écoliers, excités tout autant par cette interruption de leur routine que par la récréation abrégée qui ne leur avait pas permis de se défouler assez. Certains, moqueurs ou inquiets, envisageaient une expulsion immédiate de leur petit camarade, d’autres, plus rêveurs, un départ forcé pour une colonie lointaine où Emile suivrait ses cours entouré de bêtes féroces. Depuis sa classe, un maître exaspéré frappa sur la fenêtre d’un coup de règle pour tenter de les ramener au silence.

Le long du couloir gris, Emile suivait Moustache à quelques mètres respectueux. La distance qui les séparait de la classe numéro trois lui semblait interminable. Lorsqu’ils entrèrent dans la salle qui sentait la poussière de craie, l’encre et les feuillets de livres jaunis, il fut surpris de trouver le maître et son père maintenant apaisés. Ce dernier prit alors la parole, le fixant de son regard franc : « Nous avons soigneusement examiné ton cas. Tes mauvaises notes et tes incartades étant devenues de plus en plus nombreuses, il eût été plus simple pour tout le monde d’envisager un changement d’établissement au plus vite. Cependant, nous sommes convenus de te laisser une dernière chance. Tu as donc jusqu’aux vacances de Noël pour te ressaisir, soit remonter tes moyennes tout en calmant tes ardeurs. En revanche, si nous sommes amenés à constater que tu n’as rien changé d’ici-là, nous prendrons les mesures qui s’imposent, en concertation avec Monsieur le Directeur. » « Merci », balbutia timidement Emile, stupéfait par cette décision qui le laissait incertain, la perspective d’un changement d’environnement ayant fait son chemin dans son esprit aventurier.

Son père quitta prestement la salle de classe, non sans lui asséner une petite tape ferme mais confiante sur l’épaule. Il sursauta. Ses camarades réintégrèrent leurs places dans un murmure interrogateur. Le maître saisit la grande équerre de bois ainsi qu’une toute nouvelle craie. La leçon de géométrie allait commencer. Finalement, la rencontre au sommet tant redoutée n’aurait peut-être pas lieu de sitôt.

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PAR PETITES TOUCHES, pensées sans retouches : P’tit gars d’Paris #5 : Dîner en famille

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Dîner en famille

L’heure du dîner approchait à pas de loup; cela tombait pile poil, car avec cette faim d’ogre, il aurait dévoré un agneau entier ! Madeleine s’affairait dans son antre, en allers-retours incessants de la gazinière brûlante à la table en chêne, du réfrigérateur flambant neuf à l’évier de pierre. Un fumet de soupe aux poireaux chatouillait les narines de notre petit affamé, c’est dire s’il avait faim…

Papa venait de rentrer après une longue journée de soucis. Il avait accroché son feutre et son pardessus gris sur le portemanteau de l’entrée, posé sa serviette de cuir râpée sur le petite banquette Louis XVI et entrait, sourcil contrarié, dans la salle à manger familiale. Maman venait de se refaire une petite beauté pour l’accueillir, trait de rouge à lèvres mat et petit coup de brosse sur ses beaux cheveux blonds bouclés. Foyer retrouvé, repos du guerrier. Emile regardait par la fenêtre deux pigeons qui se tournaient autour, sur les pavés de la place. Il se retourna puis courut se jeter dans les bras paternels, manquant de le reverser dans son élan. Un sourire attendri passa sur le visage doucement penché de Maman.

Ils prirent place autour de la table à moitié vide. La famille n’était pas au complet, ce qui chagrinait beaucoup Emile. Son grand frère Pierre-Marie faisait son service militaire dans la marine à Brest, à des centaines d’encablures de là. Sa grande sœur Mathilde, qu’il appelait affectueusement « Tilly », était pensionnaire à la Maison d’éducation de la Légion d’honneur. Tous deux ne réintégreraient le foyer familial que dans un mois, pour cause de perm’ et de congés scolaires. Quatre semaines encore…

Après le traditionnel benedicite, Madeleine arriva, chargée d’une lourde soupière en porcelaine. Elle servit Monsieur et Madame. Emile entendait le choc de la louche en argent sur les assiettes creuses qui disparurent un instant dans un nuage de vapeur. Papa ne parlait pas, plongé dans ses pensées professionnelles. Maman évita soigneusement de lui demander des nouvelles du bureau. Elle savait combien sa profession d’avocat lui causait de soucis. Elle préféra lui raconter sa réunion avec ses amies et leur souhait de monter une association d’anciens combattants de la Grande Guerre. Papa acquiesçait. Ce devoir de mémoire lui plaisait, car il faisait écho au sacrifice de son père pour la Patrie. Emile écoutait en silence, le nez baissé vers le breuvage vert fumant. Il préférait éviter qu’on ne le questionne sur sa journée d’école ou son étude du soir avec l’Abbé Desgrières. Lorsque le filet mignon de porc aux lentilles fut présenté, son père, qui semblait reprendre un souffle de vie, le regarda dans les yeux et lui lança : « Alors, cette journée, Emile ? ». Les ennuis allaient commencer…

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