PAR PETITES TOUCHES, pensées sans retouches : Coup de poing

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Photo ©Lamouetterieuse

Coup de poing

Poing serré dans ma poche. La gauche, celle du cœur ? Rage de devoir vivre, impuissance de vie. Il se serre, fort, sur un ticket de métro, carton torturé, roulé serré, tente d’écraser un bonbon qui résiste sous son justaucorps d’alu bleu. Blues du soir. « La gourmandise est un vilain défaut », dit-on. Mais ce n’est pas le mien. Le mien, de vilain défaut, de gros péché, c’est de ne plus savoir, ne plus croire, ne plus vouloir. Gorge serrée comme le ticket enroulé, âme à fleur de peau comme le bonbon frissonnant. Colère bleue. Froide.

Je desserre l’étreinte de temps à autre, entre deux enjambées sur le trottoir, noir. Laisse respirer ma proie quelques secondes avant de l’étouffer. Encore, sans fin. J’ai mal. Toujours. Je n’aime pas faire mal, je ne fais jamais de mal. Trop douce, trop gentille, trop docile, trop poire. Bonne à laisser pourrir, bleuir, mourir.

Le vent n’est pas assez violent sur le boulevard, l’air pas assez froid. Pas assez de vie. Les véhicules vrombissent dans la nuit, cognent ma poitrine. Révolte. J’avance. Je veux sentir la vie, fort. Je m’accroche à mon ticket, à mon bonbon, minuscules objets, talismans serrés fort dans le creux de ma poche, trop loin de mon cœur. Pomper la vie d’un mini objet inerte qui en est dépourvu ? A quoi bon ? Prendre une goutte de son essence bleue, respirer, un peu ? Continuer d’avancer, un pas après l’autre, un coup de poing après l’autre dans ma poche insensible.

Je serre fort mon poing, le plus fort que je peux, petite enfant impuissante. J’ai mal aux phalanges, à en crever. Je serre encore, jusqu’à ne plus rien sentir, ne plus souffrir que la gifle du vent nocturne sur mes joues glacées. Dans ma p’tite gueule, coup de poing. Fin. Enfin.

d’autres « Pensées sans retouches » à venir…

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PAR PETITES TOUCHES, pensées sans retouches : Pauvreté

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Photo ©Lamouetterieuse

Pauvreté

La nuit est sombre malgré les guirlandes lumineuses de Noël qui se balancent entre les platanes, grands colliers de géantes fainéantes. Je descends l’avenue seule, mon tricorne bien enfoncé sur le front, le col de mon manteau en laine noire remonté sur mon nez, mes mitaines rayées au fond des poches. Je marche tête baissée, attentive au bruit de mes bottines couleur encre sur le bitume sale, deux mégots par-ci, dix chewing-gum par-là, et, attention, un gros crachat juste devant, évité de justesse. Je suis une sorte de chauve-souris d’un autre temps. Sauf que je ne souris pas. Prise dans le vent, comme le temps, triste et solitaire.

Un pigeon esseulé marche en sens inverse, une petite patte abîmée après l’autre, comme moi en fait, mais en plus petit, et l’air un peu plus bête, en quête d’improbable nourriture. Les rares passants semblent frigorifiés, épaules rentrées. Ni moi, ni le volatile ne semblons avoir froid, valeureux bipèdes dans la ville quasi déserte. L’un et l’autre évitons de justesse un quatuor de poivrots qui rient à gorge déployée devant un resto fermé, grincheux derrière ses grilles métalliques. Un pauvre hère dort sur une bouche de métro. Je le dépasse, le cœur un peu coupable.

Plus loin, je m’arrête devant la vitrine savamment illuminée d’une élégante enseigne de décoration maison. Mes pensées s’égarent un instant devant un service à thé en porcelaine diaphane, si fine, si fragile, d’énormes coussins en fausse fourrure, une guirlande dorée légère et brillante. Rêves de princesse. Mais je suis une grande maintenant.

J’arrive bientôt au bas de l’avenue. Des bruits de moteurs de véhicules frôlent mes oreilles tandis qu’indifférente, je continue de scruter le trottoir criblé de gouttes. Des millions, des milliards… Ce serait dingue de les compter ! Il n’est pas encore minuit, pourtant j’ai la tête comme une citrouille. Mais je ne suis pas Cendrillon.

Dans mon champ de vision, sur la gauche, un corps se cache sous une grande couette informe, devant l’entrée d’un magasin endormi. Devant, sur le trottoir peu éclairé, une simple phrase sur un bout de carton plié en deux, « S’il vous plaît, merci » retenu par une gamelle en inox où deux piécettes se gèlent les miches. Je pivote, fais demi-tour, laisse tomber trois fois cinquante centimes d’euro, « gling, gling, gling », qui martèlent le métal glacé. Je ne verrai pas le visage de celui qui s’est fait un toit d’un bout de tissu crade. C’est triste; j’aurais tant aimé le connaître…

Je continue de marcher à pas cadencés sur la grande avenue, réfléchissant. Qu’est-ce qu’un euro et cinquante centimes aujourd’hui ? Une baguette et demie ? Une canette de bière ? Mes frères qui vivent dans la rue sont pauvres de mes richesses. Je suis pauvre de mes avoirs. Je n’ai pas besoin d’un joli service à thé en porcelaine fine, ni d’un gros coussin en fausse fourrure. J’ai un toit, il y fait chaud, une bouilloire qui m’offre une tisane réconfortante, une taie et une couette propre qui m’attendent sagement. Pourquoi tant d’injustice ? Pourquoi, dans une ville qui dégueule de richesses, y-a-t-il encore des miséreux qui doivent vivre dans la crasse des trottoirs des riches qui les ignorent ? Des « pleins-aux-as » en vison et double cylindres en huit, déposés par leur chauffeur au teint d’ébène. Le Moyen-âge est loin derrière nous, et pourtant… Vertige, infini, rage. Impuissance ?

Déjà l’année dernière, je m’étais fait la promesse de m’occuper cette année à Noël des plus pauvres : leur tendre la main, pour changer, à eux qui me tendent tous les jours la leur. Échanger ma pauvreté contre leur regard, leurs confidences, leur confiance, un peu de bonheur. Ôter mes oripeaux de noir oiseau, m’agenouiller à leur côté, révéler mon humanité dans sa simple pauvreté.

J’ai froid. Le vent n’est plus une caresse fraîche, il raye mes joues. La neige fondue tombe plus dru, effaçant les milliards de gouttelettes, transformées en étendues d’eau sale qui feraient la joie d’un chien errant. Arrivée à la maison, je laisse derrière moi, dans l’hiver, un frère qui mourra peut-être cette nuit, dans l’indifférence des fêtards sortis de boîte de nuit. Seul le pigeon boiteux lui aura tenu compagnie, jusqu’à son dernier souffle. Pauvreté de la nuit.

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PAR PETITES TOUCHES, pensées sans retouches : Il fait froid

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Photo ©Lamouetterieuse

Il fait froid

Il fait froid dans ma maison.

Même fenêtres ouvertes, ne rentre pas la chaleur.

Il fait froid dans mon cœur.

Même bras ouverts, ne rentre pas l’amour.

Il fait froid dans ma vie vidée de passion.

Même avec la chaleur, même avec l’amour, même les bras ouverts, je me meurs.

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PAR PETITES TOUCHES, pensées sans retouches : Belle au bois dormant

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Château de l’Enclos, Brûlon, Sarthe

Photo ©Lamouetterieuse

Belle au bois dormant

  • Elle attendait son Prince charmant depuis si longtemps,
  • Fragile beauté nimbée dans les bras de Morphée.
  • Il arriva, une nuit d’hiver, sur son beau cheval blanc,
  • Sans bruit, avec l’élégance des gens de bonne extraction,
  • L’enveloppa d’un long baiser givré, de ses lèvres bleutées.
  • Elle se laissa posséder, s’abandonnant à son étreinte glacée,
  • Amante consentante, douce endormie dans le froid persistant.
  • Enlacés dans le silence complice de la nature alentours,
  • Ils se contemplaient sans mot, s’effleurant sous la caresse du vent.
  • Le corbeau sur le cime du séquoia les jalousait de son oeil mauvais,
  • Agaçant oiseau de malheur en moire livrée,
  • Triste sire, noir célibataire que personne ne venait consoler.
  • L’étreinte des amants dura trois jours et trois nuits,
  • Scellant leur amour pour l’éternité dans le givre immaculé.
  • Mais de tièdes larmes vinrent briser leur union,
  • Dans la crainte de leur inévitable séparation.
  • Le bois délaissé se répandit en douloureux torrents gris glacés 
  • Qui se perdirent dans les entrailles du sol, tombeaux affamés.
  • Ses longs bras craquèrent de douleur,
  • Ses feuilles se racornirent dans un souffle de peur.
  • La belle referma ses végétales paupières, ses cils épouvantés,
  • Replongea dans le silence de la nuit indifférente,
  • Cœur serré d’avoir vu s’évanouir à jamais son bel amant immaculé.

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PAR PETITES TOUCHES, pensées sans retouches : Ecran noir

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Ecran noir

Placardé sur le mur blafard d’une chambre d’hôpital,

Trophée bêtement exhibé d’une société lobotomisée,

Tu restes impassible dans ton rectangle imbécile,

Regard inexpressif d’une face qui jamais ne sourcille.

 

Tu ne m’envoies que des platitudes, reflets de ta servitude,

Des idées hors cadre d’une affligeante banalité,

Des projets avortés de n’avoir pu voir le jour,

Dans le silence accusateur de mes secrètes peurs. 

 

J’ai beau tenter de détourner le regard,

Tu rappelles mes pupilles à ton noir miroir,

Mais tu me laisses sans réponse, torturée d’incertitudes,

Et ton âme de verre et de métal me laisse glacée,

Tandis que pour les visiteurs le beau tu fais.

 

Jamais je ne connaîtrai tes sombres secrets,

Ne décrypterai l’encre mate et immobile 

De ton écran amorphe dont seul le voyant vacille,

Fausse lueur rosée d’un espoir inutile,

Appel imperceptible à la déchirure de ton silence,

Pour rompre le mien, tombeau de mes idées noires.

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PAR PETITES TOUCHES, pensées sans retouches : Monde horizontal

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Monde horizontal

Elle s’allonge sur le brancard, destination bloc opératoire. Ses jambes ne sent plus, ses bras ballants non plus. Trimbalée telle un bébé, sans aucune volonté, elle gît, consciente mais totalement impuissante. Vision directe vers le haut, réduite sur les côtés, moins de 180 degrés d’acuité, handicap de bête à oeillères. D’interminables couloirs, étroits, blancs, blafards, traversés avec art, doubles virages contrôlés. Raclement de roue qui couine, dents qui grincent, dérapages contrôlés. Les plafonds défilent, défilent… imperturbables, infinité de plaques ajustées, trop bien assemblées, univers sécurisé. Les doubles portes devant elle s’ouvrent comme par magie, pilote sans volant, demi-tour ajusté, perte de sens, désorientée. Autres lits-roulants rencontrés, sourires échangés entre brancardiers, histoires de pause et de cafés serrés. Curieuses fourmis black en blouses blanches ! Surgit l’ascenseur gris-froid acier, monte-charge pour viande assistée. Ralenti, puis arrêt, brutal, fin de la course, suffit de rigoler ! Froid chirurgical, incertitude, anonymat de l’hôpital.

Docteur, vous êtes servi ! Madame la Mouette est arrivée, sur un plateau-repas aseptisé !

d’autres « Pensées sans retouches » à suivre…