PAR PETITES TOUCHES, pensées sans retouches : Le goût de la confession

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La porterie de l’abbaye de Solesmes, Sarthe

Photo ©Lamouetterieuse

J’avais décidé de me confesser. Qui plus est, je m’étais engagée intérieurement à en faire un rendez-vous mensuel. Pourtant, croyez-le ou non, je ne suis pas une (cuisse de) grenouille de bénitier. Je n’imaginais alors pas que cette décision, prise sur un coup de « pâté-de-tête », après une précédente confession, aurait de telles implications ! Quelle andouille étais-je !

Oncques, je bouillais d’aller à nouveau implorer le pardon de mon « saigneur », mais mes pieds (de cochon) étaient gelés, comme toutes mes extrémités d’ « ail-leurs », doigt de Porto, foie de veau, ferveur d’aristo…

En guise d’introspection préalable, je me charcutais l’âme en tous sens, afin d’en extirper les morceaux les moins « ragoût-tant(s) ». Il fallait que les coupes soient incisives, propres, nettes et sans… bavure. Du coup, plus le compte-à-rebours rétrécissait, moins j’avais l’eau à la bouche ! Je me desséchais comme une figue exsangue, figure vidée de sang, sang de navet dans les veines.

Mon Saint patron s’appelant « Laurent », il ne faisait aucun doute que j’allais être passée sur le grill de l’Inquisition, en aller-retour comme une côtelette, pauvre femmelette, avant d’être lentement cuisinée aux petits oignons. Je fondais d’angoisse, matière grasse cérébrale aux herbes hallucinogènes.

Pour ne rien arranger, je m’étais bêtement souvenue que certains de mes amis disaient que j’étais une crème. C’est malin, tiens ! Je sentais que j’allais donc être longuement fouettée ! Cette vision qui eût pu en faire saliver quelques-uns me glaçait « d’ef-froid ». Une sorte de « vache-rien » pour « désert ».

L’heure avançait, au tic-tac d’un minuteur implacable. Driiing !! Les carottes étaient cuites !  Le religieux, immense dans sa robe réglisse de moine bénédictin, me fit avancer dans le petit bureau meublé simplement de chaises couleur miel au parfum d’encaustique, dont la douceur visuelle et olfactive ne calma pas mes nerfs pour autant. « Café bouillu, café foutu… » Avenir sombre. Impossible de faire demi-tour. Je n’étais plus qu’une bête envoyée à l’abattoir, un agneau « doux-cils », tiré par le « lie-col » vers le « maître-hôtel ». J’allais faire recette. Je finirais corps et âme en eau de boudin. Ita missa est.

Évitant de peu la syncope, au bord du délire, cocotte cérébrale en ébullition, je me mis enfin à réaliser que l’agneau sacrifié n’était autre que le Christ cloué sur deux planches, expiant mes propres péchés. Le seul et unique fils du Dieu-Tout-Puissant s’était laissé moquer, entailler, crucifier. Que le père ne portait pas de tablier pour me cuisiner, mais une jolie étole violette, dont les pans touchaient délicatement le sol alors qu’il se penchait pour mieux m’écouter. Que, plus ma langue épicée se déliait, plus mon cœur s’attendrissait, plus mes tripes se détendaient, moins j’étais « abats-tue ». Les « fard’eaux » qui encombraient mon âme pécheresse brûlèrent pour s’envoler en vapeurs qui disparurent comme par enchantement. J’étais devenue légère comme un « pet-de-nonne », une meringue vanillée, une tendre chouquette.

C’est ainsi que je décidai de ne jamais cesser de cuisiner mon âme. Si tant est qu’une bonne confession est une confession dont l’amertume se change en douces saveurs sous l’action de la Grâce. Ça tombe bien, je suis une personne plutôt gourmande. Zut ! La gourmandise est un vilain défaut. Oups… Faudra que je recommence à me cuisiner, alors. Ce doit être cela, prendre goût à la confession…

écrit après une confession auprès d’un moine de l’abbaye Saint Pierre de Solesmes,  Sarthe, le deuxième dimanche du temps ordinaire, 2017.

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PAR PETITES TOUCHES, pensées sans retouches : Lui

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Photo ratée ©Lamouetterieuse

Lui

Il est entré dans ma vie, sans effraction, sans bruit,

A surgit de rien, ange immaculé inattendu dans ma nuit.

 

Empêtrée dans les sables de mon désert,

Je l’ai senti me soulever dans les airs.

Oiseau brisé, carcasse vide d’éther,

Il m’a portée là-haut sur ses douces ailes.

 

Son sourire illumine mes nuits,

Son regard transforme mes heures,

Assis au rebord de mon puits

Il m’abreuve d’élixir de bonheur.

 

Du lever du soleil aux heures sombres du soir,

Je vibre de toutes mes fibres, consumée de vie.

Il rythme mon cœur de palpitations inouïes,

Où brûlent mes veines, périt mon désespoir.

 

Il m’habite désormais toute entière,

Jamais je n’aurais cru pouvoir revivre !

Je m’abandonne dans ses bras en croix,

Moi la révoltée, la morte, la rétive.

 

Je n’étais rien, qu’une mouette en cage,

Qu’il a délivrée enfin de son marécage !

J’étais femme, il est homme,

Je deviens elle, il est lui.

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PAR PETITES TOUCHES, pensées sans retouches : P’tit gars d’Paris #13 : Fête de tous les Saints

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La Toussaint, comme toutes les fêtes catholiques, était l’occasion pour l’école d’Emile de participer à l’organisation d’une belle célébration en l’église Saint Augustin toute proche. Les cours de catéchisme de Fénelon étaient d’ailleurs dispensés par des prêtres de la paroisse, dont l’Abbé Desgrières. Ce dernier, du fait de son âge avancé, s’était vu confier l’animation des classes du primaire, dont celle de notre écolier, qui, en cet automne 1950, était alors en dixième. Emile était certes un élève de niveau discutable, mais il avait été choisi comme servant d’autel pour l’apparente sagesse que laissait croire son regard rêveur. Avec cinq de ses camarades d’école, le cruciféraire, le thuriféraire, un autre céroféraire et les servants, ils suivaient Monsieur Le curé et son clergé en soutane et surplis, dans la procession solennelle qui remontait les rangs jusqu’à l’autel. Dos cambré en arrière dans sa soutanelle et son surplis blanc en dentelle fine, Emile peinait à porter un candélabre d’argent presque aussi haut que lui-même. Afin de se donner du courage, il s’imaginait en Templier, sous son long manteau blanc, couvert d’une cote de maille dont le poids semblait à peine moins lourd que la somme de ses péchés.

Les parents d’élèves étaient assis dans l’immense nef, aux côtés des autres habitants du quartier. Des fidèles de tous âges, de toutes conditions sociales, des diplomates aux concierges, en passant par des avocats, des médecins ou des épiciers, étaient unis, frères en Jésus-Christ, pour cette belle fête qui célébrait chacun d’eux, filles et fils du Seigneur par le baptême. La liturgie en latin, célébrant l’Éternel et tous ses Saints, résonnait sur les piliers impressionnants de l’édifice, pour finir en sourd rebond dans la poitrine d’Emile, étourdi par les lourds nuages d’encens. A genou sur le marbre glacé, il priait pour ses défunts grands-parents et en particulier pour sa chère grand-mère qui avait été emportée par la tuberculose une nuit d’hiver quarante-sept. Pendant l’office divin, pour un garçon de l’âge de huit ans comme lui, la vie aurait dû lui sembler une éternité, mais elle lui apparaissait ténue comme la lueur du cierge posé sur l’autel qui s’élevait du chœur vers la coupole.

Ita missa est. Il retrouva ses parents sur les marches extérieures, sous les arches qui soulignaient l’immense rosace, un vent acéré giflant ses joues brûlantes, se sentant investi d’une mission de la plus haute importance. Aimer les siens sans retour, faire fructifier ses propres dons et cheminer avec clairvoyance dans son humble mais préciseuse vie, afin, un jour peut-être, d’espérer devenir lui aussi un saint.

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PAR PETITES TOUCHES, pensées sans retouches : De la noblesse ordinaire

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blason breton

« A ceux qui ont beaucoup reçu, il sera demandé encore plus » serait-il un credo de la noblesse ? Dans une société régie par le « toujours plus », dans laquelle la course à l’argent, à la puissance et/ou aux honneurs sont les moteurs, où jalousie et convoitise sont souvent les ressorts qui meuvent les individus, où la revendication continuelle de droits collectifs a supplanté l’exercice de devoirs individuels, ce credo ne fait-il pas démodé, pour ne pas dire « Old Régime »?

Comment quantifier alors ce qui a été reçu ? Sont-ce des terres -domaines ingérables, à gérer-, des pierres -ruines à consolider, à défaut de pouvoir les rénover-, des trésors sonnants et trébuchants -qui font, évidemment, trébucher-, des titres de noblesse ou des blasons ? Certes, les biens hérités au fils des siècles ont leur importance, mais les devoirs qui leur sont assortis sont souvent plus que proportionnels. Par ailleurs, ce qui a été donné ne relève-t-il pas aussi -plus- d’un domaine, impalpable et finalement pérenne, devoir de mémoire, responsabilité morale, transmission de valeurs immatérielles, bien plus que de biens corporels ?

Dans nos sociétés européennes plus anciennes, chevalier, seigneur ou homme d’église pouvaient être animés de ce credo. Certes, leur exemplarité, relatée sur des supports artistiques divers, dans des textes, put traverser les époques et être reconnue par la postérité. Étaient-ils les seuls ? Le fermier, à l’histoire anonyme, pouvait aussi être animé de ce credo, même si ce qu’il avait reçu -ou gagné par son travail- était moins conséquent. Car seule importe la proportion de ce qui est donné par rapport à ce qui a été reçu. Car ce credo fait appel à une dimension supra-matérielle. Ce ne sont pas tant des valeurs tangibles que le fondement d’une morale personnelle, elle-même abreuvée à la source de valeurs chrétiennes millénaires.

Soyons des chevaliers du vingt-et-unième siècle, partons en croisade contre nombrilisme, injustice et barbarie sociétale. Soyons des êtres de foi, retrouvons notre noblesse de cœur, celle qui fait du bien à nos frères, celle qui pacifie la société, celle qui nous élève un peu plus chaque jour. Soyons des seigneurs, humbles et généreux, avec ou sans château, avec ou sans particule, avec ou sans terres. Cultivons en notre terre intérieure notre noblesse ordinaire. Le bonheur se mesure au prix inestimable de ce que nous offrons sans compter, plus qu’à celui, périssable, que nous recevons indûment en abondance. Et sans y penser, n’oublions pas que c’est à l’aune de ce que nous aurons donné ici-bas chaque jour, que nous serons évalués Là-haut pour l’éternité, au pied du Christ Roi.

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PAR PETITES TOUCHES, pensées sans retouches : P’tit gars d’Paris #9 : Sacrés cœurs

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Sacrés cœurs

« En ce jeudi, libéré de l’école, et malgré mon sort scolaire incertain, j’étais autorisé à accompagner Maman à la Basilique de Montmartre, qui, avec ses amies, devait y rencontrer le Chanoine au sujet de leur association d’anciens combattants de la Grande Guerre. J’y étais déjà allé lorsque je n’étais, comme le disent les grands, pas plus haut que trois pommes. Du haut de mes sept-ans-et-demie, je vais pouvoir maintenant mieux admirer celle qui protège Paris depuis son trône immaculé. Pour rejoindre les amies de Maman qui l’attendent devant l’entrée, nous devons gravir des dizaines de marches, aventuriers à l’assaut d’un temple Inca. Arrivés au sommet, je remarque que ses joues se sont colorées d’un léger voile rosé. Un peu essoufflée, elle me regarde et sourit : Et bien, nous y sommes arrivés ! Maman a toujours le petit mot, la douce phrase, qui met un peu de bonheur dans mon cœur.

Nous retrouvons enfin ses amies devant le porche. Au moment d’entrer, l’une d’elles se retourne vers les marches et lance : Viens, Marie ! J’aperçois alors une petite fille de mon âge, au regard fatigué. Manteau marine, couettes dorées retenues par de gros rubans blancs, soquettes avachies sur des babies usées. Fragile petite poupée. Je tente de me ressaisir. Les jeunes garçons ne jouent pas à la poupée, c’est bien connu. Nous entrons sous l’immense voûte dorée, caverne aux trésors pour aventuriers perdus des villes. Avec les mamans, nous prenons place pour nous recueillir quelques instants. Agenouillé sur la pierre froide, je ne peux m’empêcher de tourner la tête vers Marie, pas ma maman du Ciel, mais la petite Marie. Yeux fermés, mains jointes dans ses petits gants blancs, elle prie, doucement. Si je ferme aussi les yeux, vais-je réussir à la rejoindre dans sa prière ? Elle semble bien malade, et, comme ça, sans réfléchir, je commence à prier pour elle.

Les mamans sont maintenant parties rencontrer le Chanoine de la Basilique. On nous a fait attendre dans la sacristie aux parfums d’encaustique et d’encens. Elle est sagement assise, yeux vers le sol, silencieuse. Comment t’appelles-tu ?, demandé-je, faisant mine de la découvrir à l’instant. J’espère que le Seigneur me pardonnera ce mensonge dans un lieu pareil !, me dis-je immédiatement, un peu coupable, mais aussi fier d’avoir osé briser la glace. Elle lève son petit minois et répond dans un souffle : Marie, tournant enfin son regard cerné vers moi. Noyé dans l’immensité bleue qui flotte à l’ombre de ses grands cils dorés, je m’efforce de lui offrir un sourire, mais c’est pas si facile pour nous, les garçons, de sourire comme ça à une fille ! A ma grande surprise, comme encouragée, elle prend à nouveau la parole : Maman dit que suis bien malade. La « tubercolosse », je crois. C’est pour cela qu’elle voulait que je l’accompagne ici. J’avais déjà entendu parler de cette terrible maladie qui avait emporté ma douce grand-mère dans d’épuisantes souffrances. Je reste perdu en silence dans mes pensées, puis remontant à la surface, vers la réalité, je lui demande à quelle école elle est. A Sainte-Marie de Neuilly, une école que de filles, glisse-t-elle dans un soupir. Enhardi, je m’entends lui répondre : Je suis à l’école de garçons Fénelon, près de l’église Saint Augustin à Paris. Mais pas pour très longtemps (je n’explique pas pourquoi, chuis pas trop fier)… Papa et Maman parlent de m’envoyer en pensionnat… loin d’ici… après Noël, je crois... Bizarrement, cette confession me serre le cœur à cet instant précis. Je ne sais pas trop pourquoi, moi qui m’étais finalement résolu avec joie à changer d’air, à la perspective de m’envoler bientôt vers une nouvelle aventure : une vie de pensionnaire à l’autre bout de la France…

Les mamans reviennent déjà, chuchotant, manteaux de reines, sourires gracieux, apparemment satisfaites de leur rendez-vous. Mais nous devons déjà nous quitter. Au revoir, Marie ! A bientôt, peut-être ? , osé-je d’un petit signe de la main, tandis qu’elle se retourne avec peine, emportée dans un tourbillon par la main énergique de sa maman.

Aujourd’hui, mon fier cœur de petit d’homme a rencontré un ange, un ange doré du Sacré Cœur de Paris, un ange fille, au cœur fragile. »

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« Seigneur, que je voie ! »

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L’aveugle de Jéricho, lavis d’encre sur papier, 100×125, François-Xavier de Boissoudy, 2016

Photo ©La mouette rieuse

Jésus s’agenouille, se met au niveau de l’homme qui, avec confiance, lui demande la vue, la vie : « Seigneur, que je voie ! ». Son regard transperce celui de l’aveugle-né en attente de miracle. Guérison. Jésus le touche, prend affectueusement son visage entre ses mains. Consolation. Dans la lumière qui les éclaire, ils sont seuls au monde, communion silencieuse, promesse d’amour éternel.

Jésus s’agenouille, pour moi sans cesse il s’abaisse. Aveuglément, je ne vois pas ce qu’il faut, ne crois pas ce que je ne vois pas, ne Le vois pas. Alors, à genoux sur le sol dur, je me laisse guider par son regard, amour silencieux. Je m’abandonne à sa douceur, me donne avec ferveur. Il me retient de ses tendres mains-calice. « N’aie pas peur ! » Mon Seigneur me regarde et me touche au cœur, moi, son frère en humanité. Comme au sourd-muet, il me dit : « Effata… ouvre-toi, ne te laisses pas submerger par ce qui te dérange ou te blesse, guéris et progresse. »

« Seigneur, je t’ai demandé, désespéré : fais que je voie !
Désormais je te vois,
Désormais j’entends ta parole,
Désormais, libéré du poids de mon péché,
Pour mes frères aveugles, je serai ton messager. »

 

« Ma vie donnée à Dieu »

Cela fait vingt ans qu’étaient sauvagement assassinés sept moines cisterciens-trappistes du monastère de Thibirine, dans les montagnes d’Algérie. Thibirine signifie « les jardins ». Et je ne peux m’empêcher de penser aux multiples monts et jardins qui jalonnent l’Ancien et le Nouveau Testament, à leur symbolique, du jardin d’Eden au jardin des Oliviers.

ob_88c1da_moines-de-tibhirineDeux ans avant son martyre, le père Christian de Chergé, prieur de l’abbaye Notre-Dame de l’Atlas, laissait aux hommes ce magnifique testament. Un testament qui résonne avec une acuité particulière en ces temps de barbarie djihadiste, en ce triduum pascal. A nous de le méditer.

Quand un A-DIEU s’envisage…

S’il m’arrivait un jour – et ça pourrait être aujourd’hui – d’être victime du terrorisme qui semble vouloir englober maintenant tous les étrangers vivant en Algérie, j’aimerais que ma communauté, mon Église, ma famille, se souviennent que ma vie était DONNÉE à Dieu et à ce pays. Qu’ils acceptent que le Maître Unique de toute vie ne saurait être étranger à ce départ brutal. Qu’ils prient pour moi : comment serais-je trouvé digne d’une telle offrande ? Qu’ils sachent associer cette mort à tant d’autres aussi violentes, laissées dans l’indifférence de l’anonymat. 

Ma vie n’a pas plus de prix qu’une autre. Elle n’en a pas moins non plus. En tout cas, elle n’a pas l’innocence de l’enfance. J’ai suffisamment vécu pour me savoir complice du mal qui semble, hélas, prévaloir dans le monde et même de celui-là qui me frapperait aveuglément. J’aimerais, le moment venu avoir ce laps de lucidité qui me permettrait de solliciter le pardon de Dieu et celui de mes frères en humanité, en même temps que de pardonner de tout cœur à qui m’aurait atteint. Je ne saurais souhaiter une telle mort. Il me paraît important de le professer. Je ne vois pas, en effet, comment je pourrais me réjouir que ce peuple que j’aime soit indistinctement accusé de mon meurtre. C’est trop cher payer ce qu’on appellera, peut-être, la « grâce du martyre » que de la devoir à un Algérien, quel qu’il soit, surtout s’il dit agir en fidélité à ce qu’il croit être l’Islam.

Je sais le mépris dont on a pu entourer les Algériens pris globalement. Je sais aussi les caricatures de l’Islam qu’encourage un certain islamisme. Il est trop facile de se donner bonne conscience en identifiant cette voie religieuse avec les intégrismes de ses extrémistes. L’Algérie et l’Islam, pour moi, c’est autre chose, c’est un corps et une âme. Je l’ai assez proclamé, je crois, au vu et au su de ce que j’en ai reçu, y retrouvant si souvent ce droit fil conducteur de l’Évangile appris aux genoux de ma mère, ma toute première Église. Précisément en Algérie, et, déjà, dans le respect des croyants musulmans. Ma mort, évidemment, paraîtra donner raison à ceux qui m’ont rapidement traité de naïf, ou d’idéaliste : « Qu’il dise maintenant ce qu’il en pense ! » Mais ceux-là doivent savoir que sera enfin libérée ma plus lancinante curiosité. Voici que je pourrai, s’il plaît à Dieu, plonger mon regard dans celui du Père pour contempler avec Lui ses enfants de l’Islam tels qu’Il les voit, tout illuminés de la gloire du Christ, fruits de Sa Passion investis par le Don de l’Esprit dont la joie secrète sera toujours d’établir la communion et de rétablir la ressemblance en jouant avec les différences. 

Cette vie perdue totalement mienne et totalement leur, je rends grâce à Dieu qui semble l’avoir voulue tout entière pour cette JOIE-là, envers et malgré tout. Dans ce MERCI où tout est dit, désormais, de ma vie, je vous inclus bien sûr, amis d’hier et d’aujourd’hui, et vous, ô mes amis d’ici, aux côtés de ma mère et de mon père, de mes sœurs et de mes frères et des leurs, centuple accordé comme il était promis ! Et toi aussi, l’ami de la dernière minute, qui n’aura pas su ce que tu faisais. Oui, pour toi aussi je le veux ce MERCI, et cet « À-DIEU » envisagé de toi. Et qu’il nous soit donné de nous retrouver, larrons heureux, en paradis, s’il plaît à Dieu, notre Père à tous deux.

AMEN ! Inch’Allah ! « 

Alger, 1er décembre 1993

Tibhirine, 1er janvier 1994

Christian