PAR PETITES TOUCHES, pensées sans retouches : P’tit gars d’Paris #19 : Présents de Noël pour le temps qui passe

couleurspantoneorangegrisvertbleu

tintin-noel-1950

Présents de Noël pour le temps qui passe

La messe de Noël était finie, mais la fête n’était pas finie : après le cadeau inestimable que le Père céleste venait d’offrir à son peuple, c’était le temps des cadeaux échangés en famille ! De retour à l’appartement, Madeleine fila en cuisine préparer un bon chocolat chaud, car chacun avait pieds et mains gelés.

Papa se tenait debout, solennel, à côté du sapin étincelant qui bégayait. Selon une tradition désormais bien établie, il procéda à la distribution des cadeaux. Il s’adressa en tout premier lieu à la femme de sa vie, qu’il aimait tant. « Ma chère épouse, permettez-moi de vous offrir ce modeste présent ». Emile ne quittait pas des yeux la petite boîte de cuir rouge que sa maman s’apprêtait à ouvrir. « Oh, comme c’est magnifique ! » Elle en sortit un médaillon ancien en or ciselé, que l’on pouvait ouvrir pour y conserver un minuscule trésor. « Oh, Maman ! Qu’allez-vous mettre dedans ? Une photo de votre enfant préféré ? Une mèche de cheveu du bébé ? « Tu verras bien, mon Emile chéri, tu verras bien ».

Ce fut au tour de Pierre-Marie d’ouvrir son cadeau. Il déplia lentement le papier de soie et découvrit un joli pull ciel en cachemire que sa maman lui avait acheté aux Magasins Réunis. Il se leva pour poser un baiser sur la joue maternelle. « Merci Maman, vous savez toujours allier l’utile à l’agréable. Je n’avais que deux pulls convenables. Celui-ci est magnifique ! »

Mathilde se tortillait sur son siège. « C’est au tour de ma grande fille chérie, maintenant ! » Papa lui tendit un  paquet de taille moyenne dans un joli papier rayé rose. Mathilde prit son temps pour soulever les côtés et découvrit un bel agenda de cuir marine. « Oh, merci Papa ! Je pourrai ainsi noter les jours de mes congés scolaires ! » Elle se précipita dans les bras paternels, sa robe tournoyant autour de sa taille.

Emile ne tenait plus en place. Pourquoi faut-il que ce soit toujours le plus jeune qui soit servi en dernier ? Quelle injustice ! Il se lança aux pieds de son père, mais dût contenir encore son impatience. « C’est ballot », reprit Papa, « Je me demande où peut bien se trouver ton cadeau… Ah,… le voilà ! » Tout le monde souriait de la mine déconfite du petit Emile, qui retrouva signe de vie en déchirant des deux mains l’emballage comme un forcené sur une ration alimentaire. « Oh !! Un train électrique !! Un train électrique !! Merci, merci beaucoup Papa ! Merci Maman ! »

Madeleine arrivait avec la chocolatière et quelques biscuits au gingembre qu’elle avait cuisinés l’après-midi. « Et pour notre Madi, un cadeau aussi ! » Emile lui tendit un paquet souple. Madeleine rougissait de surprise et de bonheur. « Un tablier en lin brodé à mon nom ! Je n’en méritais pas tant ! Merci mon p’tit gars ! » Emile se jeta à son cou, fou de joie. « Merci Madame ». « Ce n’est rien, Madeleine. Vous faites partie de la famille, vous savez bien ».

Pierre-Marie prit aussitôt la parole : « Papa, Maman, nous avons un petit cadeau pour vous deux ! » Les parents échangèrent un regard incrédule, alors qu’ils ouvraient ensemble une enveloppe de papier kraft, sur laquelle chacun des enfants avait griffonné un petit mot. « Une photo de nos trois enfants ! Quelle merveilleuse idée ! » « Nous avons dû forcer le photographe à nous laisser entrer alors qu’il s’apprêtait à fermer boutique; c’était moins une ! » expliqua Pierre-Marie en riant.

Chacun avait son cadeau. On s’échangeait des baisers, on riait, on plaisantait. Emile entraînait Mathilde et Pierre-Marie dans une ronde de Sioux autour du sapin. Le chocolat chaud et les épices des gâteaux secs ajoutaient leurs doux parfums. Les présents de Noël sont des témoins d’amour pour le temps qui passe, un amour qui jamais ne s’efface.

d’autres « Pensées sans retouches » à venir…

Publicités

PAR PETITES TOUCHES, pensées sans retouches : P’tit gars d’Paris #18 : Il est né le divin Enfant

couleurspantoneorangegrisvertbleu

carte-creche-de-noel-1950s-e1354009250987

Il est né le divin Enfant

La famille Archambault se préparait cérémonieusement pour aller assister à la messe de minuit. Le père, Yves, enfilait son noir pardessus de laine et cachemire; son feutre en taupé gris, ajusté sur ses lunettes en écailles de tortue, lui donnait un petit air d’inspecteur de police. Enora, la mère, avait choisi sa plus belle veste, légèrement évasée, qui lui donnait des airs de princesse des steppes. Un bibi de velours couleur sang et des gants assortis soulignaient avec discrétion son élégance naturelle, contrastant avec son teint clair et ses yeux saphir. Pierre-Marie avait choisi de conserver son uniforme d’officier de marine pour faire honneur au Messie qui allait naître. Mathilde, à l’inverse, avait préféré troquer son uniforme de Demoiselle de France contre une cape de laine et soie bordeaux. Emile les regardait, partagé entre admiration pour ses aînés et impatience de retrouver les fidèles qui déjà se pressaient en silence sur les trottoirs couverts d’un blanc manteau. Il était en train d’enfiler son manteau anglais de laine sèche grise, au col et boutons recouverts de velours noir. D’un geste magistral, il jeta autour de son cou son écharpe préférée, celle couleur brique que Madeleine lui avait tricotée l’année dernière avec des restes d’un pull de feue sa grand-mère. « N’oublie pas ton béret et tes gants, Emile ! Il fait très froid ! » Maman terminait son inspection; il lui semblait si important que toute sa petite famille se pare de ses plus beaux atours pour ce saint jour ! Madeleine fit enfin son apparition dans l’entrée, en manteau de velours marine et chapeau de taupé noir. Emile réalisa qu’il ne la voyait jamais autrement que dans sa tenue de travail, protégée par son long tablier de lin bleu, un torchon bistre sur l’épaule. Malgré son embonpoint, elle était très encore élégante et il ne comprenait pas bien pourquoi un honnête homme n’avait pas croisé son chemin pour la demander en mariage.

Ils marchaient avec entrain sur les trottoirs parisiens, croisant des silhouettes amies sous les réverbères qui semblaient ployer sous le poids d’une lourde couche de neige. Papa tenait Maman par la main pour éviter qu’elle ne glisse, Pierre-Marie faisait poliment la conversation à Madeleine, tandis qu’Emile tenait la main de Mathilde, qu’il entraînait en glissades dans la rue qui descendait vers l’imposante église Saint-Augustin. La lumière des éclairages publics était dorée et douce malgré le froid perçant, la neige scintillait en glissant des balcons haussmaniens puis crissait sous les godillots d’Emile. C’était magique, unique. Emile rayonnait d’une joie toute simple, la joie de Noël.

Les fidèles étaient déjà nombreux dans la nef qui embaumait l’encens plus que de coutume, en volutes épaisses qui montaient en rythme avec l’orgue sous l’immense coupole. Monsieur d’Argenson fit un léger signe à Yves dès qu’il l’aperçut. La famille Archambault prit alors place à côté de la sienne sur une belle rangée de chaises au troisième rang. Emile avait lâché la main de sa grande sœur pour s’asseoir à côté de son nouveau copain de classe Charles d’Argenson, près du pilier de marbre. Il ignorait que ce dernier eût un grand frère qui semblait avoir l’âge de Mathilde ainsi que deux grandes sœurs, dont l’aînée, une rousse élancée aux yeux émeraude, baissa le regard à la vue de Pierre-Marie.

Dans un nuage entêtant d’encens, un halo doré émanait de la croix portée en procession solennelle. Derrière elle, le curé de la paroisse remontait lentement la travée centrale suivi de tous les vicaires dont le sévère Abbé Desgrières, de nombreux séminaristes et tous les enfants de chœur. Le Kyrie, amplifié par la chorale des élèves de l’école Fénelon, emplissait les cœurs des fidèles et les préparait à la Sainte messe de Noël.

Depuis la chaire qui dominait l’église bondée, le curé dispensa son homélie sur l’Évangile de la naissance du Seigneur, pesant chaque mot. Emile fut troublé par ce récit qu’il connaissait pourtant parfaitement bien, mais qui prenait un sens particulier depuis qu’il savait que sa maman portait en elle un bébé. Il tourna alors son regard vers elle, qui était assise quelques places plus loin. Elle avait senti l’appel muet de son fils et lui renvoyait un sourire, une main à peine visible posée sur le côté de son ventre. La Vierge Marie avait donné son fiat, sa maman avait fait de même. Lorsque l’enfant Jésus trouva sa place au centre de la crèche, Emile, agenouillé sur le marbre glacial, ne put détacher son regard du Fils du Dieu Tout Puissant, incarné dans un frêle petit enfant, un petit enfant comme lui, sans défense. Une larme roula en silence sur sa joue ronde. Il était à la fois saisi de bonheur et pétrifié de tristesse. « Il est né le divin Enfant !… » Les fidèles autour de lui et les familles d’Argenson et Archambault exultaient de joie avec des myriades d’anges au ciel.

A la sortie de la messe, sous les coups joyeux des cloches, de jeunes garçons se bombardaient de boules de neige qui retombaient mollement sur le parvis immaculé. Emile sentit un projectile glacé fouetter sa joue gauche. Il n’avait pas envie de rire, juste de se laisser encore pénétrer par la Bonne Nouvelle du Sauveur de l’Humanité qui croulait encore sous le poids de son péché. Sed libera nos a malo.  

Les familles amies se saluèrent cordialement, la gent masculine s’inclinant en baise-mains respectueux. Mathilde sentit un petit pincement serrer sa poitrine lorsque Quentin s’inclina vers son gant de satin noir. La sœur aînée de Charles, Geneviève, baissa le regard lorsque Pierre-Marie en fit autant. Les parents de Charles avaient invité la famille Archambault pour le repas du jour de Noël. Emile serra vigoureusement la main de son copain qui lui donna une tape sur le bras; demain, ils pourraient enfin se parler tranquillement ! Dans moins d’une semaine, Saint-Augustin serait loin, Paris serait loin, leurs familles seraient loin… Un pensionnat au fin fond du Finistère serait leur lieu de vie désormais.

d’autres « Pensées sans retouches » à venir…

 

 

 

PAR PETITES TOUCHES, pensées sans retouches : P’tit gars d’Paris #17 : Temps de l’Avent 1950

couleurspantoneorangegrisvertbleu

sapin

Temps de l’Avent 1950

La famille Archambault était donc enfin réunie au grand complet, le père, Yves, la mère, Geneviève, et leurs enfants, Pierre-Marie, Mathilde et Emile. Ce temps de l’Avent, qui avait commencé avant les vacances scolaires, était l’occasion d’échanger sur les activités des uns et des autres pendant ce dernier trimestre de l’année 1950. Les vitres du grand salon étaient couvertes de givre, laissant à peine filtrer la lumière des réverbères en ce début de soirée hivernale. Un feu chaleureux crépitait dans l’âtre de marbre bordeaux.

En tant qu’avocat à la Cour, le père ne pouvait prendre de véritables vacances en cette période de l’année, mais se permettait une présence plus allégée au bureau afin de pouvoir profiter de ses trois enfants retrouvés. Il lui arrivait souvent de rapporter du travail qu’il traitait le soir à la maison, lorsque tout le monde était couché, et ce temps de l’Avent ne lui épargnerait certes pas cette habitude. Assis dans le grand fauteuil en cuir de son père près de la haute bibliothèque, une pipe en bruyère flammée au coin de la lèvre, il était absorbé par la lecture du Figaro du jour. Ses lunettes en écaille de tortue que l’on pouvait apercevoir à chaque tourne de page, lui donnaient un petit air sérieux, pour ne pas dire autoritaire lorsqu’il fonçait les sourcils à la lecture d’une nouvelle qui le contrariait.

Mathilde et sa mère, les cheveux en bataille et les mains couvertes de poussière, remontaient de la cave les bras chargés de cartons contenant des trésors de décorations. Emile se jeta à leurs pieds sur le tapis de soie aux volutes infinies. Il voulait être le premier à ouvrir les malles au trésors des pirates qui revenaient des mers chaudes ! Il regardait sa mère, dans sa simple robe bleue de fin lainage assortie à ses grands yeux, petit ras de cou en perles et broche assortie. Sa taille était aussi fine que celle de Mathilde, de telle sorte que l’on eût dit deux sœurs. « Je l’ai trouvé ! Je l’ai trouvé, le petit Jésus ! » Son visage rayonnait de la joie du chasseur d’or qui aurait découvert un filon inestimable. Pierre-Marie, qui avait été jusqu’alors plongé dans un roman, se lança, quitte à ternir l’enthousiasme de son petit frère de sept ans. « Le santon de l’Enfant Jésus ne doit pas être installé dans la crèche avant sa naissance, voyons ! Tu mets la charrue avant les bœufs, là ! » Derrière la double page « Politique », Papa sourit à ce petit jeu de mot involontaire. Les santons de plâtre furent sortis un à un des feuillets de soie qui les protégeaient d’une année sur l’autre, puis installés sur la commode Louis XVI qui trônait entre deux des fenêtres du grand salon. La Vierge Marie et Saint Joseph attendaient, mains jointes, agenouillés sur leur paille de plâtre, que leur Fils tant aimé vienne au monde. Il leur faudrait attendre encore une semaine…

Tout occupé qu’il était à fouiller, la tête dans les cartons, Emile ne vit pas son père se lever discrètement et faire signe à son grand frère. Quelques instants plus tard, ils revinrent avec un sapin aussi haut que Pierre-Marie. Saisi par le parfum de résine fraîche, Emile émergea de ses fouilles et bondit tel un cabri. « Ô, un sapin ! On l’installe, dites, Papa ? On l’installe, maintenant, maintenant ? En moins de temps qu’il ne fallait pour le dire, le géant des forêts se dressait fièrement sur ses pieds tronqués. Tandis que Papa retournait à sa lecture et que les femmes choisissaient guirlandes et boules, Pierre-Marie proposa à son petit frère de le hisser au sommet de leur invité en robe verte pour y fixer une étoile de verre étincelante qu’il sortit par miracle de sa poche, achetée juste avant son départ aux Magasins Réunis de Brest. C’était un beau couronnement sylvestre. Le sapin avait fière allure dans sa nouvelle parure.

La soirée fut émaillée de blagues, de rires et de chants de Noël, autour d’un chocolat chaud et crémeux que Madeleine avait préparé et qu’elle fut bien entendu autorisée à déguster avec eux. Au fond, elle n’avait plus de famille, ou plutôt, elle servait ici depuis si longtemps, que là se trouvait sa vraie famille. Madeleine se rappela qu’elle avait acheté ce matin de belles oranges chez le primeur. Aux côtés de Madame et Mathilde, un atelier impromptu fut organisé sur la table basse pour percer de clous de girofle les délicats agrumes. Le salon embaumait des doux parfums du chocolat, de l’orange, des clous de girofle et de la résine. Les joues rougies par toutes ces émotions visuelles et olfactives, Emile s’était finalement endormi sur les genoux de Pierre-Marie, sa petite main posée sur son cœur.

Il y aurait heureusement d’autres moments de bonheur en famille pendant ce temps béni de l’Avent 1950.

d’autres « Pensées sans retouches » à venir…

PAR PETITES TOUCHES, pensées sans retouches : P’tit gars d’Paris #16 : Retrouvailles en famille (II)

couleurspantoneorangegrisvertbleu

wp-1473201211449.jpeg

Photo ©Lamouetterieuse

Retrouvailles en famille (II)

Quelques rares abat-jours en plissé de soie diffusaient une douce lueur sur les murs du salon. « Maman, cette élève de Blanche est vraiment détestable, vous savez ! Elle a réussi à se mettre à dos tout le dortoir des Premières, avec ses médisances sur la petite nouvelle, Geneviève ! » Mathilde fut interrompue dans ses anecdotes de pensionnat par nos hommes qui faisaient une entrée fracassante sur le parquet fraîchement ciré, laissant pénétrer un courant d’air glacial de l’escalier dans le doux foyer retrouvé. « Papa ! Pierre-Marie ! » Mathilde bondit du vieux fauteuil club et se précipita vers eux. Son père la serra fort contre lui. « Notre Demoiselle a-t-elle de bonnes nouvelles à nous relater de la Maison d’éducation ? » demanda-t-il, faisant mine de s’inquiéter. « Oui ! J’ai des tas de choses à vous raconter, vous verrez ! Je ne sais d’ailleurs pas si j’aurai suffisamment de temps durant ces congés pour vous faire revivre ce premier trimestre ! » Ce qui étonnait toujours son père, c’était cette façon qu’avait sa fille de s’exprimer comme un livre. Pierre-Marie se dirigeait vers sa mère d’une démarche un peu chancelante due aux longues heures de voyage en chemin de fer. En marin qui n’avait pourtant pas encore navigué, il semblait qu’il tanguait un peu sur le plancher des vaches. Elle leva ses yeux pâles vers son beau grand garçon qui faisait secrètement sa fierté. « Alors, mon Pierrot, pas trop fatigué ? » Poser cette question, c’était y répondre, tant il semblait épuisé. « Vous revoir fait toute ma joie, Maman », répondit-il, déposant un léger baiser sur sa joue inquiète. Emile tirait la ceinture d’uniforme blanche et rouge sur le bord de sa grande sœur. « Tilly, ta ceinture est blanche, parce que tu es en classe de… Première ? » « Elle répondit, le soulevant dans les airs : « Oui, mon p’tit gars ! Et l’année prochaine, elle sera multicolore, reprenant les couleurs de toutes les ceintures, depuis celle de la classe de sixième ! » Emile était ébloui par cette réponse, lui dont l’univers vestimentaire n’était qu’un dégradé de gris plus ou moins marqués, relevés seulement par le rouge brique de son écharpe tricotée par la cuisinière.

Le chef de famille mit court aux effusions : « Je propose que nous passions à table; tout le monde semble bien fatigué. Emile, va vite donner un coup de main à Madeleine en cuisine. Et n’oublie pas de te laver les mains avant ! » La cuisinière avait passé une bonne partie de la journée à préparer le repas des retrouvailles. Elle n’avait quitté son antre au bout du couloir que pour s’octroyer quelques minutes assises dans le petit bureau, à faire le point avec Madame sur l’organisation des deux semaines à venir. Chacun prit place autour de la table familiale, sourire aux lèvres, mains jointes pour le benedicite. Emile fit son entrée, portant cérémonieusement une soupière qui embaumait les cèpes, la crème et le persil. Madeleine lui emboîtait le pas, portant un plat de longe de porc aux pruneaux, accompagné de tagliatelles maison. Sur le buffet, une tarte aux poires et noix attendait sagement la fin du repas. Lorsque tous furent servis, le père s’adressa à son fils : « Comment va Brest ?  » Pierre-Marie lui répondit, non sans fierté : « L’Amiral a proposé que certains élèves puissent profiter d’un petit embarquement, histoire de se familiariser avec la vie sur le terrain. Et devinez quoi ? J’ai eu la chance d’être sélectionné ! » « C’est formidable ! Bravo mon fils ! C’est ton grand-père qui serait fier de toi !  Mathilde, ça va à la MELH ? » Oui Papa, tout va très bien pour le moment. Madame La Surintendante, la Baronne Dannery, est passée dans les classes avec les inspectrices pour les rapports. Nous étions toutes très nerveuses depuis ce matin, certaines n’ayant pu avaler leur déjeuner; il y eût un certain nombre de remontrances de la part du personnel de table et surtout des surveillantes ! » Elle fit une petite pause, témoignage de sa modestie habituelle. « J’ai obtenu la double médaille, travail et éducation. » « Félicitations ma chérie ! » s’exclama sa mère avec joie. Elle voyait repasser ses souvenirs de Demoiselle de France et souriait en la regardant.

Chacun était trop absorbé par la joie des retrouvailles mêlée à une fatigue qui commençait à se faire sentir avec de plus en plus de pesanteur, pour s’enquérir de la situation d’Emile. De toutes les façons, il buvait les paroles de son frère et de sa sœur et savait que l’on évoquerait son sort à un moment ou à un autre. Ce qui comptait, à ce moment, c’était le bonheur de se retrouver tous ensemble, la famille Archambault au complet, pour ce précieux temps de l’Avent, préalable à une Bonne nouvelle dont l’accomplissement les dépasserait tous et chacun.

d’autres « Pensées sans retouches » à venir…

PAR PETITES TOUCHES, pensées sans retouches : P’tit gars d’Paris #15 : Retrouvailles en famille (I)

couleurspantoneorangegrisvertbleu

Gare montparnasse 50s
La gare Montparnasse en 1950

Retrouvailles en famille (I)

Curieusement, les semaines filaient maintenant à toute vitesse. Lassitude et morosité avaient laissé place à impatience et joies rêvées. La perspective de revoir son grand frère militaire, sa grande sœur Demoiselle de France, d’intégrer ce pensionnat dans le Finistère, et, dans quelques mois, d’avoir un petit frère (ce serait certainement un garçon, cela ne pourrait être une fille, tout de même !), que d’événements forts pour notre petit Emile ! Ce soir, la famille serait réunie au grand complet pour le dîner et pour les quelques jours de congé dont la fratrie bénéficierait à l’occasion de la fête de la nativité.

Emile fut autorisé à accompagner son père pour chercher son grand frère à la gare en voiture. Il prit place sur la banquette arrière de la Traction, celle que grand-père utilisait alors qu’il était un membre actif des FFI, belle dame à la robe noire et aux flancs blancs. Il prêtait attention au ronflement rassurant du moteur et se laissait balader dans les virages que son père prenait un peu vite pour lui faire gentiment peur. Ils arrivèrent trop vite selon lui à la Gare Montparnasse, château échoué sur ses toits pointus. « Le train de vingt-heures quinze en provenance de Brest vient d’arriver en gare. » La voix rocailleuse résonnait dans le hall où se pressaient de nombreux voyageurs, fourmis affairées en chapeaux feutre et voilettes légères. Emile fixait le panneau d’affichage qui clignotait comme des paupières agitées. « Papa, le train vient d’arriver quai 12 ! » Il fut le premier à apercevoir la silhouette élégante de celui qu’il admirait au plus haut point. Du haut de son mètre quatre-vingt dix, dans son uniforme marine aux boutons d’or, yeux de saphir sous sa casquette immaculée, Pierre-Marie ne laissait personne indifférent, surtout pas la gente féminine qui se pâmait d’admiration sur son passage. Emile arracha sa main de celle de son père et couru se jeter dans les jambes de son grand frère, se cognant sur sa valise en cuir usée. « Alors, comment va mon p’tit matelot ? » Emile répondit, s’étranglant de bonheur, « Bien, très bien, mon Capitaine ! Puis-je vous débarrasser de vos effets ? » Le jeune apprenti officier lui tendit son grand baluchon de lin blanc. Notre matelot faillit être emporté par son poids mais redressa fièrement la tête, lorsque son officier supérieur le gratifia de sa coiffe immaculée. Le Pape n’était pas son cousin !

Dans la voiture, Papa et Pierre-Marie bavardaient de tout et de rien. Emile, qui ne les écoutait pas, avait posé la casquette de marin de son grand-frère sur ses genoux et contemplait les détails de l’ancre brodée de fils d’or. Il ne pensait plus à se pencher en riant dans les virages. Amiral de la flotte de l’Océan Indien, son chauffeur le conduisait sans attendre auprès du ministre de la Défense, boulevard Saint-Germain. L’heure était d’importance : il fallait décider au plus vite du sort de l’Archipel des Kerguelen, convoité par des peuplades autochtones amies des rennes et des manchots royaux.

Dès qu’ils entrèrent dans l’appartement, les hommes purent entendre Maman en conversation animée avec Mathilde qui venait juste de rentrer de la Maison d’éducation de la Légion d’honneur pour les vacances de Noël…

d’autres « Pensées sans retouches » à venir…

 

PAR PETITES TOUCHES, pensées sans retouches : P’tit gars d’Paris #12 : Destin scellé

couleurspantoneorangegrisvertbleu

 

sénèque destin_latin_français

Madeleine vient lui ouvrir la haute porte de bois encaustiquée. Emile grelotte. Sous son béret mal enfoncé, ses oreilles rougies par le froid s’accordent étrangement bien au cache-nez brique confectionné par la cuisinière pour son dernier anniversaire. « Entre donc ! », le gronde-t-elle, « Viens te réchauffer ! ». Le pont-levis du château-fort se referme derrière lui dans un grondement sourd. Ramené à la réalité, il perçoit les bribes d’une conversation animée à travers la double porte vitrée du salon; ses parents s’entretiennent avec l’Abbé Desgrières, autour d’un petit verre de porto. Guerrier de retour du champ de bataille, il laisse choir lourdement sa selle, euh… son cartable… sur le parquet puis suspend son manteau dans l’entrée. Un bouton argenté pend lamentablement, oeil arraché lors d’un combat perdu d’avance.

Le carillon Westminster, épuisé, sonne enfin l’heure du dîner. Après le traditionnel benedicite, tous s’asseyent, les chaises raclent le parquet, puis son père prend la parole, adressant un regard appuyé à l’Abbé austère dans sa robe noire, longues mains à plat sur la nappe immaculée. Il regarde maintenant son fils, qui, les yeux baissés vers ses couverts, attend le verdict. « Emile, nous avons donc décidé de t’envoyer en pensionnat après Noël. Monsieur l’Abbé t’a trouvé une place chez des religieux de ses connaissances, dans le Finistère. C’est une chance, et je l’en remercie ici chaleureusement, car il est extrêmement difficile d’intégrer un établissement en cours d’année. » A l’invite du père d’Emile, l’homme d’église se permet d’ajouter, un sourire satisfait sur les lèvres : « Saint Jean est une maison très réputée, tenue par des frères jésuites que je connais très bien, qui accueille des jeunes gens de tous âges venant de toute la France. Leurs méthodes pédagogiques sont impressionnantes et les résultats scolaires de leurs pensionnaires irréprochables ».

Tous les regards se sont tous tournés vers Emile à présent. Il fixe sa fourchette en argent dont les dents acérées s’enfoncent dans la nappe amidonnée. Une goutte de sang perle, sur ses lèvres écrasées. Doit-il répondre ? Il s’entend dire dans un souffle « Merci », sans comprendre le sens de ce mot à ce moment précis. Enfin, Madeleine arrive, chancelant sous le poids de la soupière fumante et de la corbeille de pain tiède qui embaume. Le repas reprend son cours, les adultes bavardent, Emile rêve. Il vient de réaliser qu’il retrouvera en Bretagne son meilleur ami Charles et que deux bagnards valent mieux qu’un seul vaurien. Un léger sourire effleure son visage, qu’il tente de camoufler.

Un destin scellé n’est, au fond, pas toujours une fatalité.

d’autres « Pensées sans retouches » à venir…

PAR PETITES TOUCHES, pensées sans retouches : P’tit gars d’Paris #5 : Dîner en famille

couleurspantoneorangegrisvertbleu

soupière annes 50

Dîner en famille

L’heure du dîner approchait à pas de loup; cela tombait pile poil, car avec cette faim d’ogre, il aurait dévoré un agneau entier ! Madeleine s’affairait dans son antre, en allers-retours incessants de la gazinière brûlante à la table en chêne, du réfrigérateur flambant neuf à l’évier de pierre. Un fumet de soupe aux poireaux chatouillait les narines de notre petit affamé, c’est dire s’il avait faim…

Papa venait de rentrer après une longue journée de soucis. Il avait accroché son feutre et son pardessus gris sur le portemanteau de l’entrée, posé sa serviette de cuir râpée sur le petite banquette Louis XVI et entrait, sourcil contrarié, dans la salle à manger familiale. Maman venait de se refaire une petite beauté pour l’accueillir, trait de rouge à lèvres mat et petit coup de brosse sur ses beaux cheveux blonds bouclés. Foyer retrouvé, repos du guerrier. Emile regardait par la fenêtre deux pigeons qui se tournaient autour, sur les pavés de la place. Il se retourna puis courut se jeter dans les bras paternels, manquant de le reverser dans son élan. Un sourire attendri passa sur le visage doucement penché de Maman.

Ils prirent place autour de la table à moitié vide. La famille n’était pas au complet, ce qui chagrinait beaucoup Emile. Son grand frère Pierre-Marie faisait son service militaire dans la marine à Brest, à des centaines d’encablures de là. Sa grande sœur Mathilde, qu’il appelait affectueusement « Tilly », était pensionnaire à la Maison d’éducation de la Légion d’honneur. Tous deux ne réintégreraient le foyer familial que dans un mois, pour cause de perm’ et de congés scolaires. Quatre semaines encore…

Après le traditionnel benedicite, Madeleine arriva, chargée d’une lourde soupière en porcelaine. Elle servit Monsieur et Madame. Emile entendait le choc de la louche en argent sur les assiettes creuses qui disparurent un instant dans un nuage de vapeur. Papa ne parlait pas, plongé dans ses pensées professionnelles. Maman évita soigneusement de lui demander des nouvelles du bureau. Elle savait combien sa profession d’avocat lui causait de soucis. Elle préféra lui raconter sa réunion avec ses amies et leur souhait de monter une association d’anciens combattants de la Grande Guerre. Papa acquiesçait. Ce devoir de mémoire lui plaisait, car il faisait écho au sacrifice de son père pour la Patrie. Emile écoutait en silence, le nez baissé vers le breuvage vert fumant. Il préférait éviter qu’on ne le questionne sur sa journée d’école ou son étude du soir avec l’Abbé Desgrières. Lorsque le filet mignon de porc aux lentilles fut présenté, son père, qui semblait reprendre un souffle de vie, le regarda dans les yeux et lui lança : « Alors, cette journée, Emile ? ». Les ennuis allaient commencer…

d’autres « Pensées sans retouches » à venir…