PAR PETITES TOUCHES, pensées sans retouches : Dans mon corset tout nef

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Eglise Saint Eugène-Sainte Cécile, armature métallique, Paris IXème, photo ©Lamouetterieuse

Dans mon corset tout nef

Dans mon corset tout nef,

Je verse une larme d’émotion sur l’enfant des fonts baptismaux,

Petit d’homme criard deviendra sage homme nouveau.

 

Dans mon corset tout nef,

J’admire les petits communiants qui avancent, pas confiants

Dans leurs aubes, vie nouvelle reçue au creux de leurs gants blancs.

 

Dans mon corset tout nef,

J’applaudis de tout mon espoir les mariés immaculés unis, à mes pieds,

De leurs mains entrelacées, vœux d’éternité, au Christ fidélité.

 

Dans mon corset tout nef,

Mes yeux se baissent avec pudeur devant les fidèles pénitents,

Ma hautaine splendeur vaut moins que leur humilité de repentants.

 

Dans mon corset tout nef,

Je prête aux chœurs et musiciens d’un soir une oreille ravie,

Qui explosent en magique harmonie sous ma voûte fleurie.

 

Dans mon corset tout nef,

Mon cœur se serre à la vue du cercueil de bois clair,

Qui unit pour une dernière fois d’anonymes silhouettes noires.

 

Dans mon corset tout nef,

Témoin immobile et muet de la vie qui passe, je pense et je ressasse

Mon devoir de mémoire, celui, précieux, des hommes de la petite histoire.

d’autres « Pensées sans retouches » à venir…

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PAR PETITES TOUCHES, pensées sans retouches : P’tit gars d’Paris #13 : Fête de tous les Saints

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La Toussaint, comme toutes les fêtes catholiques, était l’occasion pour l’école d’Emile de participer à l’organisation d’une belle célébration en l’église Saint Augustin toute proche. Les cours de catéchisme de Fénelon étaient d’ailleurs dispensés par des prêtres de la paroisse, dont l’Abbé Desgrières. Ce dernier, du fait de son âge avancé, s’était vu confier l’animation des classes du primaire, dont celle de notre écolier, qui, en cet automne 1950, était alors en dixième. Emile était certes un élève de niveau discutable, mais il avait été choisi comme servant d’autel pour l’apparente sagesse que laissait croire son regard rêveur. Avec cinq de ses camarades d’école, le cruciféraire, le thuriféraire, un autre céroféraire et les servants, ils suivaient Monsieur Le curé et son clergé en soutane et surplis, dans la procession solennelle qui remontait les rangs jusqu’à l’autel. Dos cambré en arrière dans sa soutanelle et son surplis blanc en dentelle fine, Emile peinait à porter un candélabre d’argent presque aussi haut que lui-même. Afin de se donner du courage, il s’imaginait en Templier, sous son long manteau blanc, couvert d’une cote de maille dont le poids semblait à peine moins lourd que la somme de ses péchés.

Les parents d’élèves étaient assis dans l’immense nef, aux côtés des autres habitants du quartier. Des fidèles de tous âges, de toutes conditions sociales, des diplomates aux concierges, en passant par des avocats, des médecins ou des épiciers, étaient unis, frères en Jésus-Christ, pour cette belle fête qui célébrait chacun d’eux, filles et fils du Seigneur par le baptême. La liturgie en latin, célébrant l’Éternel et tous ses Saints, résonnait sur les piliers impressionnants de l’édifice, pour finir en sourd rebond dans la poitrine d’Emile, étourdi par les lourds nuages d’encens. A genou sur le marbre glacé, il priait pour ses défunts grands-parents et en particulier pour sa chère grand-mère qui avait été emportée par la tuberculose une nuit d’hiver quarante-sept. Pendant l’office divin, pour un garçon de l’âge de huit ans comme lui, la vie aurait dû lui sembler une éternité, mais elle lui apparaissait ténue comme la lueur du cierge posé sur l’autel qui s’élevait du chœur vers la coupole.

Ita missa est. Il retrouva ses parents sur les marches extérieures, sous les arches qui soulignaient l’immense rosace, un vent acéré giflant ses joues brûlantes, se sentant investi d’une mission de la plus haute importance. Aimer les siens sans retour, faire fructifier ses propres dons et cheminer avec clairvoyance dans son humble mais préciseuse vie, afin, un jour peut-être, d’espérer devenir lui aussi un saint.

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PAR PETITES TOUCHES, pensées sans retouches : P’tit gars d’Paris #9 : Sacrés cœurs

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Sacrés cœurs

« En ce jeudi, libéré de l’école, et malgré mon sort scolaire incertain, j’étais autorisé à accompagner Maman à la Basilique de Montmartre, qui, avec ses amies, devait y rencontrer le Chanoine au sujet de leur association d’anciens combattants de la Grande Guerre. J’y étais déjà allé lorsque je n’étais, comme le disent les grands, pas plus haut que trois pommes. Du haut de mes sept-ans-et-demie, je vais pouvoir maintenant mieux admirer celle qui protège Paris depuis son trône immaculé. Pour rejoindre les amies de Maman qui l’attendent devant l’entrée, nous devons gravir des dizaines de marches, aventuriers à l’assaut d’un temple Inca. Arrivés au sommet, je remarque que ses joues se sont colorées d’un léger voile rosé. Un peu essoufflée, elle me regarde et sourit : Et bien, nous y sommes arrivés ! Maman a toujours le petit mot, la douce phrase, qui met un peu de bonheur dans mon cœur.

Nous retrouvons enfin ses amies devant le porche. Au moment d’entrer, l’une d’elles se retourne vers les marches et lance : Viens, Marie ! J’aperçois alors une petite fille de mon âge, au regard fatigué. Manteau marine, couettes dorées retenues par de gros rubans blancs, soquettes avachies sur des babies usées. Fragile petite poupée. Je tente de me ressaisir. Les jeunes garçons ne jouent pas à la poupée, c’est bien connu. Nous entrons sous l’immense voûte dorée, caverne aux trésors pour aventuriers perdus des villes. Avec les mamans, nous prenons place pour nous recueillir quelques instants. Agenouillé sur la pierre froide, je ne peux m’empêcher de tourner la tête vers Marie, pas ma maman du Ciel, mais la petite Marie. Yeux fermés, mains jointes dans ses petits gants blancs, elle prie, doucement. Si je ferme aussi les yeux, vais-je réussir à la rejoindre dans sa prière ? Elle semble bien malade, et, comme ça, sans réfléchir, je commence à prier pour elle.

Les mamans sont maintenant parties rencontrer le Chanoine de la Basilique. On nous a fait attendre dans la sacristie aux parfums d’encaustique et d’encens. Elle est sagement assise, yeux vers le sol, silencieuse. Comment t’appelles-tu ?, demandé-je, faisant mine de la découvrir à l’instant. J’espère que le Seigneur me pardonnera ce mensonge dans un lieu pareil !, me dis-je immédiatement, un peu coupable, mais aussi fier d’avoir osé briser la glace. Elle lève son petit minois et répond dans un souffle : Marie, tournant enfin son regard cerné vers moi. Noyé dans l’immensité bleue qui flotte à l’ombre de ses grands cils dorés, je m’efforce de lui offrir un sourire, mais c’est pas si facile pour nous, les garçons, de sourire comme ça à une fille ! A ma grande surprise, comme encouragée, elle prend à nouveau la parole : Maman dit que suis bien malade. La « tubercolosse », je crois. C’est pour cela qu’elle voulait que je l’accompagne ici. J’avais déjà entendu parler de cette terrible maladie qui avait emporté ma douce grand-mère dans d’épuisantes souffrances. Je reste perdu en silence dans mes pensées, puis remontant à la surface, vers la réalité, je lui demande à quelle école elle est. A Sainte-Marie de Neuilly, une école que de filles, glisse-t-elle dans un soupir. Enhardi, je m’entends lui répondre : Je suis à l’école de garçons Fénelon, près de l’église Saint Augustin à Paris. Mais pas pour très longtemps (je n’explique pas pourquoi, chuis pas trop fier)… Papa et Maman parlent de m’envoyer en pensionnat… loin d’ici… après Noël, je crois... Bizarrement, cette confession me serre le cœur à cet instant précis. Je ne sais pas trop pourquoi, moi qui m’étais finalement résolu avec joie à changer d’air, à la perspective de m’envoler bientôt vers une nouvelle aventure : une vie de pensionnaire à l’autre bout de la France…

Les mamans reviennent déjà, chuchotant, manteaux de reines, sourires gracieux, apparemment satisfaites de leur rendez-vous. Mais nous devons déjà nous quitter. Au revoir, Marie ! A bientôt, peut-être ? , osé-je d’un petit signe de la main, tandis qu’elle se retourne avec peine, emportée dans un tourbillon par la main énergique de sa maman.

Aujourd’hui, mon fier cœur de petit d’homme a rencontré un ange, un ange doré du Sacré Cœur de Paris, un ange fille, au cœur fragile. »

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