PAR PETITES TOUCHES, pensées sans retouches : « Dis Papa, pourquoi tu piques ? »

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Photo ©Lamouetterieuse

« Dis Papa, pourquoi tu piques ? »

Par une belle matinée d’été, le petit pin bleu lève les yeux vers le ciel, vers son papa, le grand pin bleu. Il contemple ses ramures argentées, doux bleu-grisé, puis s’approche pour l’embrasser. « Dis papa, pourquoi tu piques ? » Le père, amusé par cette question de jeune garçon lui répond : « Je pique, car ma barbe est devenue celle d’un adulte. Cette barbe qui rassure ta maman, cette barbe qui fait peur aux méchants, cette barbe qui fait parler les petits enfants. »

Le petit pin bleu caresse sa joue, pensif, puis inquiet. Ses épines sont encore tendres, qui ploient avec souplesse sous ses petits doigts. Il se demande si lui aussi aura un jour une belle barbe bleue, qui pique et qui fait mâle. Il se demande combien il lui faudra d’années, de dizaines d’années, avant de ressembler à son père dont il est si fier. Ce dernier, du haut de sa maturité, devine les pensées de son jeune enfant. « Tu auras bien assez tôt une belle barbe qui pique, mon garçon. La seule condition, c’est de ne pas te raser. Enfin, c’est que tu ne sois pas rasé. Bref, que les hommes te laissent grandir sur tes pieds. C’est pourquoi, chaque matin, je lève les yeux vers le ciel, qu’il soit blanc, gris ou azur, que le vent soit mordant, vif ou absent, et je demande au Tout-Puissant de faire sa volonté. Et chaque soir, je redis cette même prière. Et vois-tu, je suis devenu, au fil des ans, un grand pin bleu, confiant, à la barbe qui pique, mais au cœur tendre. »

Le petit pin bleu garde ses paroles dans son âme d’enfant, tâte sa joue encore meurtrie par l’étreinte paternelle et se promet, dans le silence du vent estival qui caresse sa tendre ramure, qu’un jour, il sera fier lui aussi, d’avoir une barbe qui pique et un cœur tendre.

d’autres « pensées sans retouches » à venir…

 

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Les contes de la mouette : Peur-bleue

Bluebeard1889

Peur-bleue

(…) Lorsqu’elle fut seule, la population de Paris appela sa maire, et lui dit :  » Ma maire Anne », car elle s’appelait ainsi, « monte, je te prie, sur le haut de la tour Eiffel pour voir si mes amis militaires ne viennent point : ils m’ont promis qu’ils me viendraient sauver aujourd’hui ; et si tu les vois, fais-leur signe de se hâter. « 

La maire Anne monta sur le haut de la tour Eiffel ; et la pauvre population affligée lui criait de temps en temps :  » Anne, ma maire Anne, ne vois-tu rien venir ? « 

Et la maire Anne, lui répondait :  » Je ne vois pas le soleil qui poudroie, mais la Seine qui se noie. « 

Cependant, Peur-bleue, tenant un grand coutelas à sa main, criait de toute sa force à la population :  » Rends-toi vite ou je te terroriserai là-haut. »

« Encore un moment, s’il vous plaît « , lui répondait-elle. Et aussitôt elle criait tout bas : « Anne, ma maire Anne, ne vois-tu rien venir ? « 

Et la maire Anne répondait :  » Je ne vois pas le soleil qui poudroie, mais la Seine qui se noie. « 

– « Rends-toi donc vite, criait Peur-bleue, ou je te terroriserai là-haut. »

– « Je m’en vais « , répondait la population et puis elle criait :  » Anne, ma maire Anne, ne vois-tu rien venir ?

– « Je vois », répondit la maire Anne, « une grosse poussière qui vient de ce côté-ci… « 

– « Sont-ce mes amis militaires ? »

– « Hélas ! non, ma pauvre : c’est une manif’ de gens de gauche et de grévistes… »

– « Ne veux-tu pas te rendre ? », criait Peur-bleue.

– « Encore un moment « , répondait la population, et puis elle criait :  » Anne, ma maire Anne, ne vois-tu rien venir ? »

– « Je vois, répondit-elle, deux régiments qui viennent de ce côté, mais ils sont bien loin encore. »

– « Dieu soit loué ! s’écria la population parisienne un moment après, ce sont mes amis militaires. Je leur fais signe tant que je puis de se hâter. « 

Peur-bleue se mit à crier si fort que toute la ville en trembla. La pauvre population descendit, et alla se jeter à ses pieds tout épleurée et tout échevelée.

 » Cela ne sert à rien, dit Peur-bleue ; il faut mourir. « 

Puis, la prenant d’une main par les cheveux, et de l’autre, levant le coutelas en l’air, il allait lui abattre la tête. La pauvre population, se tournant vers lui, et le regardant avec des millions d’yeux mourants, le pria de lui donner un petit moment pour se recueillir.

 » Non, non », dit-il, « recommande-toi bien à Dieu » et, levant son bras …

Dans ce moment, on heurta si fort à l’entrée de la ville que Peur-bleue s’arrêta tout court. On dégagea le périph’, et aussitôt on vit entrer deux régiments, qui, mettant le FAMAS à la main, coururent droit vers Peur bleue.

Il reconnut que c’étaient les amis militaires de la population, l’un régiment d’infanterie et l’autre régiment de cavalerie, de sorte qu’il s’enfuit aussitôt pour se sauver ; mais les deux régiments le poursuivirent de si près qu’ils l’attrapèrent avant qu’il pût gagner l’aéroport de Roissy. Ils lui passèrent leur FAMAS au travers du corps, et le laissèrent mort. La pauvre population était presque aussi morte que son agresseur, et n’avait pas la force de se lever pour embrasser ses amis militaires.

Il se trouva que Peur-bleue n’avait point d’héritiers, et qu’ainsi la population de Paris demeura maîtresse de tous ses biens. Elle en employa une partie à marier sa maire Anne avec un jeune gentilhomme dont elle était aimée depuis longtemps ; une autre partie à acheter des armes pour ses amis militaires, et le reste à se marier elle-même à un fort honnête homme politique, qui lui fit oublier le mauvais temps qu’elle avait passé avec Peur-bleue.

MORALITE
Pour peu qu’on ait l’esprit sensé
Et que du monde on sache le grimoire,
On voit bientôt que cette histoire
N’est point conte du temps passé.
Il est des terroristes si terribles,
Qui demandent l’impossible,
Fûssent-ils malcontents et jaloux.
Près des populations on les voit filrter doux ;
Et, de quelque couleur que leur barbe puisse être,
On ne peine à juger qui des deux est le maître.

Libre interprétation par la mouette du conte de Charles Perrault,

« La Barbe-bleue » (1697)