PAR PETITES TOUCHES, pensées sans retouches : DEUX MILLE DIX SEPT

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Photo ©Lamouetterieuse

Début d’année : toujours prendre et partager ces résolutions à la c**…

Eviter de trop en prendre serait pour une fois judicieux,

User d’humilité, abuser de générosité, déborder d’inventivité,

X, y, z,… donc, pour commencer l’alphabet, au lieu du « A » si ambitieux.

 

Mettre les p’tits plats dans les grands à toute occasion de réunion,

Inviter ceux que l’on aime, et même ceux qui ne nous aiment,

Louer Dieu pour ses œuvres, au plus haut des Cieux et dans son cœur,

Laisser les joies faire crouler ses bras, les rires nous combler de désir,

Et s’abandonner chaque jour avec confiance à ses humaines destinées.

 

Décider d’écrire encore et toujours, pour épancher ses peurs, faire éclater ses douleurs,

Inventer des histoires à n’en plus finir, pour alléger la sienne, partager son imaginaire,

X, y, z,… donc, pour commencer l’alphabet, au lieu du « A » si arrogant.

 

Se faire belle et y croire, avancer dans les rues le cœur en bandoulière,

Emietter ses sourires en chemin dans le vent, dilatée par les regards qui s’illuminent,

Préférer tout donner plutôt que recevoir pour rien, actes gratuits de toute une vie,

Tant il est vrai qu’une année, c’est du bonheur en tranches, chaque heure, chaque jour, chaque mois. Et ça en vaut bien 2017.

d’autres « Pensées sans retouches » à venir…

PAR PETITES TOUCHES, pensées sans retouches : P’tit gars d’Paris #20 : Jour de Noël, jour de fête

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Jour de Noël, jour de fête

La famille Archambault au complet se présenta comme convenu chez ses amis pour le déjeuner du jour de Noël. La neige était tombée en abondance sur la capitale pendant la nuit, rendant obligatoire l’usage de la voiture pour le simple trajet Place des Ternes-rue de Prony. Par chance, une place se libéra pour la Traction de grand-père à quelques mètres de l’hôtel particulier de la famille amie. Monsieur d’Argenson se présenta à la porte vitrée recouverte de délicats entrelacs de fer forgé. Un large sourire illumina son clair visage de blond aux reflets roux et ses yeux verts pétillants, lorsqu’il serra la main de son ami Yves puis s’inclina vers la main qu’Enora venait de déganter. Pierre-Marie, Mathilde et Emile suivaient, un peu impressionnés. Madame d’Argenson, jolie brune aux cheveux très courts, se profila dans l’entrée, la taille prise dans une robe de satin vert pâle ceinturée de cuir vernis noir qui s’accordait à merveille à l’explosion de fleurs de soie débordant d’un vase Médicis en cristal. Yves la salua d’un léger baise-main, avant qu’elle n’accueille avec grâce Enora et ses enfants. Tous furent invités à pénétrer dans le salon qui embaumait les oranges, les clous de girofle, et le sapin frais. Les enfants d’Argenson attendaient poliment en rang devant la cheminée de marbre gris dans laquelle crépitait un feu réconfortant. Une fois les présentations faites, Pierre-Marie garda précieusement en mémoire le doux prénom de la grande sœur de Charles, Geneviève, rousse élancée aux yeux d’émeraude qu’il avait vue pour la première fois la veille au soir lors de la messe de Noël. Mathilde quant à elle, avait rougi lorsque Quentin l’avait saluée; pensionnaire dans un établissement de filles, elle n’avait guère l’habitude de fréquenter la gente masculine. Lui-même, qui ne connaissait pas d’autre jeune fille que sa grande sœur, avait ravalé son émotion derrière une fière posture. Charles s’était avancé vers Emile, le saluant d’une fraternelle tape sur l’épaule. La joie de se retrouver illuminait les yeux des garçonnets, qui devraient attendre la fin du repas pour pouvoir enfin jouer et discuter ensemble.

Le carillon Westminster venait de sonner midi, sur l’air solennel de Big Ben. Pierre-Marie, en élève officier de marine, sourit à ce clin d’oeil diplomatique envers leurs voisins Britanniques. Monsieur d’Argenson n’était certes pas un membre éminent du Quai d’Orsay pour rien ! Nestor, le maître d’hôtel au teint d’ébène, veste et gants blancs, annonça solennellement « Madame est servie », auquel la maîtresse de maison répondit par un délicat « Merci, Nestor; je vous en prie, chers amis, veuillez prendre place », dirigeant ses invités vers la table d’acajou ovale qui sembla immense à Emile, sorte de soucoupe volante sous les pieds de laquelle devaient se cacher une bonne douzaine de petits hommes verts hideux. Le plan de table et la bienséance ne permirent pas au jeunes gens d’échanger autre chose que quelques banalités, qui eurent cependant pour effet bénéfique de les détendre quelque peu et de les habituer à rencontrer leurs regards réciproques. Yves et Louis parlaient politique avec passion, Enora et Béatrice échangeaient sur leurs enfants et sur leurs activités caritatives de femmes au foyer, en particulier sur l’association qu’elles étaient en train de mettre sur pieds avec quelques amies. Le repas, servi dans une fine porcelaine de Sèvres, des verres en cristal Baccarat et des couverts en argent massif Christofle, fut des plus délicieux. Il faut dire que Béatrice avait l’art de recevoir chez elle d’éminents représentants de délégations étrangères. Emile ne se souvenait pas avoir déjà goûté au foie gras, ni aux cailles farcies. Bien que gourmands, les garçons avaient hâte de finir la bûche fondante au chocolat et aux marrons pour se retrouver à papoter dans la chambre de Charles.

Les mamans prirent place dans des bergères XVIIIème, les pères s’isolèrent dans le fumoir, tandis que les jeunes gens prirent place sur des chauffeuses de velours amande, laissant aux jeunes filles le confort des canapés moelleux. Nestor réapparut avec un plateau d’argent, offrant tisanes et palets aux épices pour la gente féminine, café et liqueurs pour la gent masculine. Il faisait bon, les cœurs étaient légers, les conversations s’animèrent. Yves et Louis faisaient le point sur les dernières modalités concernant l’arrivée de leurs plus jeunes fils au pensionnat de Douarnenez. Enora tendit à Béatrice le contrat pour l’association, que les clercs du cabinet de son mari venaient de finir de rédiger. Cela prenait forme et elles étaient fières de pouvoir ainsi perpétuer la mémoire des anciens combattants ainsi que les valeurs d’honneur, de patrie et de courage.

Pierre-Marie tendit à Geneviève une tasse de tisane de tilleul. « Souhaitez-vous du sucre ? » « Non merci, c’est aimable », répondit-elle dans un léger sourire qui dévoilait des dents de porcelaine. « Puis-je vous demander où vous en êtes de vos études, Geneviève ? » « Je suis en première année de médecine… c’est plutôt costaud ! » Elle souriait maintenant franchement en évoquant ce cursus élitiste. « Et vous, Pierre-Marie ? », demanda-t-elle, plus confiante. « J’effectue mon service militaire en tant qu’élève officier à Brest », répondit-il non sans quelque fierté, avalant une petite gorgée de Génépi. Quentin profita d’un silence pour s’enquérir auprès de Mathilde de ses études. « Je suis à la Maison d’éducation en classe de Blanche,… euh… de première; et vous, Quentin ? » « Père a tenu à ce que je suive des études au Lycée militaire de Saint-Cyr, mais ça me barbe carrément ! », répondit-il en baissant d’un ton. « Je ne souhaite pas être militaire, ni diplomate, moi ! Je veux être écrivain ! Comédien ! » Mathilde éclata de rire, puis mis très vite sa main sur sa bouche, confuse. « Vous me faites beaucoup rire, Quentin ! » Il sourit de bon cœur à cette confidence spontanée. La glace était brisée, il faisait doux dans l’élégant salon feutré, premiers échanges, joies discrètes, bourgeons d’amitiés.

Pendant ce temps-là, Emile avait suivi Charles dans sa chambre au deuxième étage, sous les toits. Ce dernier lui montra, très fier, sa collection de petits soldats de plomb : « Papa a commencé à m’en offrir deux pour mes quatre ans. Depuis, ma collection s’agrandit à chaque anniversaire ». Emile était visiblement admiratif. Les porte-drapeaux étaient peints avec finesse et précision. Son regard se figea un instant; il crût entendre les roulements de tambour, le choc des arbalètes, sentir la poudre à canon lui chatouiller les narines. L’armée du Roy s’avançait, gagnant du terrain sur les Prusses qui reculaient en jurant dans une langue dure et incompréhensible. « Quand tu viendras à la maison, je te montrerai ma collection de navires miniatures. C’est mon frère Pierre-Marie qui me l’a commencée, il y a deux ans. » Il réalisa que de ce serait pas avant longtemps… Dans moins d’une semaine, ils quitteraient tous deux Paris pour leur pensionnat dans le Finistère et ne retrouveraient leurs chambres que deux mois plus tard.

Noël était décidément une bien belle fête de famille, mais aussi celle des amis. Celle des amis nouveaux, celle des amitiés pour la vie.

d’autres « Pensées sans retouches » à venir…

 

PAR PETITES TOUCHES, pensées sans retouches : P’tit gars d’Paris #18 : Il est né le divin Enfant

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Il est né le divin Enfant

La famille Archambault se préparait cérémonieusement pour aller assister à la messe de minuit. Le père, Yves, enfilait son noir pardessus de laine et cachemire; son feutre en taupé gris, ajusté sur ses lunettes en écailles de tortue, lui donnait un petit air d’inspecteur de police. Enora, la mère, avait choisi sa plus belle veste, légèrement évasée, qui lui donnait des airs de princesse des steppes. Un bibi de velours couleur sang et des gants assortis soulignaient avec discrétion son élégance naturelle, contrastant avec son teint clair et ses yeux saphir. Pierre-Marie avait choisi de conserver son uniforme d’officier de marine pour faire honneur au Messie qui allait naître. Mathilde, à l’inverse, avait préféré troquer son uniforme de Demoiselle de France contre une cape de laine et soie bordeaux. Emile les regardait, partagé entre admiration pour ses aînés et impatience de retrouver les fidèles qui déjà se pressaient en silence sur les trottoirs couverts d’un blanc manteau. Il était en train d’enfiler son manteau anglais de laine sèche grise, au col et boutons recouverts de velours noir. D’un geste magistral, il jeta autour de son cou son écharpe préférée, celle couleur brique que Madeleine lui avait tricotée l’année dernière avec des restes d’un pull de feue sa grand-mère. « N’oublie pas ton béret et tes gants, Emile ! Il fait très froid ! » Maman terminait son inspection; il lui semblait si important que toute sa petite famille se pare de ses plus beaux atours pour ce saint jour ! Madeleine fit enfin son apparition dans l’entrée, en manteau de velours marine et chapeau de taupé noir. Emile réalisa qu’il ne la voyait jamais autrement que dans sa tenue de travail, protégée par son long tablier de lin bleu, un torchon bistre sur l’épaule. Malgré son embonpoint, elle était très encore élégante et il ne comprenait pas bien pourquoi un honnête homme n’avait pas croisé son chemin pour la demander en mariage.

Ils marchaient avec entrain sur les trottoirs parisiens, croisant des silhouettes amies sous les réverbères qui semblaient ployer sous le poids d’une lourde couche de neige. Papa tenait Maman par la main pour éviter qu’elle ne glisse, Pierre-Marie faisait poliment la conversation à Madeleine, tandis qu’Emile tenait la main de Mathilde, qu’il entraînait en glissades dans la rue qui descendait vers l’imposante église Saint-Augustin. La lumière des éclairages publics était dorée et douce malgré le froid perçant, la neige scintillait en glissant des balcons haussmaniens puis crissait sous les godillots d’Emile. C’était magique, unique. Emile rayonnait d’une joie toute simple, la joie de Noël.

Les fidèles étaient déjà nombreux dans la nef qui embaumait l’encens plus que de coutume, en volutes épaisses qui montaient en rythme avec l’orgue sous l’immense coupole. Monsieur d’Argenson fit un léger signe à Yves dès qu’il l’aperçut. La famille Archambault prit alors place à côté de la sienne sur une belle rangée de chaises au troisième rang. Emile avait lâché la main de sa grande sœur pour s’asseoir à côté de son nouveau copain de classe Charles d’Argenson, près du pilier de marbre. Il ignorait que ce dernier eût un grand frère qui semblait avoir l’âge de Mathilde ainsi que deux grandes sœurs, dont l’aînée, une rousse élancée aux yeux émeraude, baissa le regard à la vue de Pierre-Marie.

Dans un nuage entêtant d’encens, un halo doré émanait de la croix portée en procession solennelle. Derrière elle, le curé de la paroisse remontait lentement la travée centrale suivi de tous les vicaires dont le sévère Abbé Desgrières, de nombreux séminaristes et tous les enfants de chœur. Le Kyrie, amplifié par la chorale des élèves de l’école Fénelon, emplissait les cœurs des fidèles et les préparait à la Sainte messe de Noël.

Depuis la chaire qui dominait l’église bondée, le curé dispensa son homélie sur l’Évangile de la naissance du Seigneur, pesant chaque mot. Emile fut troublé par ce récit qu’il connaissait pourtant parfaitement bien, mais qui prenait un sens particulier depuis qu’il savait que sa maman portait en elle un bébé. Il tourna alors son regard vers elle, qui était assise quelques places plus loin. Elle avait senti l’appel muet de son fils et lui renvoyait un sourire, une main à peine visible posée sur le côté de son ventre. La Vierge Marie avait donné son fiat, sa maman avait fait de même. Lorsque l’enfant Jésus trouva sa place au centre de la crèche, Emile, agenouillé sur le marbre glacial, ne put détacher son regard du Fils du Dieu Tout Puissant, incarné dans un frêle petit enfant, un petit enfant comme lui, sans défense. Une larme roula en silence sur sa joue ronde. Il était à la fois saisi de bonheur et pétrifié de tristesse. « Il est né le divin Enfant !… » Les fidèles autour de lui et les familles d’Argenson et Archambault exultaient de joie avec des myriades d’anges au ciel.

A la sortie de la messe, sous les coups joyeux des cloches, de jeunes garçons se bombardaient de boules de neige qui retombaient mollement sur le parvis immaculé. Emile sentit un projectile glacé fouetter sa joue gauche. Il n’avait pas envie de rire, juste de se laisser encore pénétrer par la Bonne Nouvelle du Sauveur de l’Humanité qui croulait encore sous le poids de son péché. Sed libera nos a malo.  

Les familles amies se saluèrent cordialement, la gent masculine s’inclinant en baise-mains respectueux. Mathilde sentit un petit pincement serrer sa poitrine lorsque Quentin s’inclina vers son gant de satin noir. La sœur aînée de Charles, Geneviève, baissa le regard lorsque Pierre-Marie en fit autant. Les parents de Charles avaient invité la famille Archambault pour le repas du jour de Noël. Emile serra vigoureusement la main de son copain qui lui donna une tape sur le bras; demain, ils pourraient enfin se parler tranquillement ! Dans moins d’une semaine, Saint-Augustin serait loin, Paris serait loin, leurs familles seraient loin… Un pensionnat au fin fond du Finistère serait leur lieu de vie désormais.

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PAR PETITES TOUCHES, pensées sans retouches : P’tit gars d’Paris #10 : Un ange dans la tourmente

Un ange dans la tourmente

« Tricheur, sale tricheur ! Tu vas voir comment on traite les tricheurs ! » De rage, blouse gris chiné au vent, Emile et Charles se jetèrent ensemble sur Bertrand Lemercier, dit « Binocles », qui venait de leur piquer des billes lors d’une partie qu’ils avaient espérée honnête et ludique. Des coups de poings fusaient dans tous les sens, les billes partaient dans toutes les directions sous les godillots de leurs camarades amusés. Maintenu au sol, « Binocles » avait les joues tuméfiées, un verre de lunettes brisé, une grosse larme au coin de son œil visible. Les belligérants semblaient enragés; les élèves qui les encerclaient pariaient maintenant à qui aurait le dessus, jusqu’à ce que la poigne du maître qui surveillait la cour n’extirpe du champ de bataille Émile et Charles par l’oreille. Traînés ainsi vers le préau, devant redoubler de pédalage pour s’ajuster aux grandes enjambées de l’adulte, ils finirent leur course propulsés devant le bureau du directeur. À la vue de la lèvre gonflée de Charles, de l’œil au beurre noir d’Emile et des genoux couronnés des deux guerriers, ce dernier afficha un air courroucé. « Messieurs, je ne vous demanderais pas les circonstances qui vous ont mis dans cet état. Je fais confiance à votre professeur. Vous ferez trois cent lignes pour demain matin : Je ne me bats pas avec mes camarades. Et soyez heureux que je ne vous demande pas de conjuguer cette phrase à tous les temps. Que cela vous serve de leçon. Rompez. » Ils furent interdits de récréation jusqu’à la fin du mois et durent commencer leur punition en classe, ce qui leur épargna un retour penaud et pénible dans la cour sous les quolibets des élèves qui avaient parié sur leur victoire.

Lorsque la cloche sonna, Émile et Charles tentèrent de quitter l’école sans se faire remarquer, mais des huées vengeresses ou des hourras admiratifs pleuvaient sur leur passage. Comme d’habitude, ils traversèrent le Parc Monceau. Bras dessus-bras dessous, ils s’amusèrent à marcher au pas de l’oie, levant de concert leurs genoux écorchés, sous le regard désapprobateur du gardien de la paix. Arrivés à la rotonde, ils se quittèrent sur un salut militaire amusé, le doigt sur la couture de leur culotte courte de flanelle grise : « Au revoir, mon Général ». « Nous avons perdu une bataille mais pas la guerre, mon Capitaine ». Quoi qu’il leur en coûterait, ils étaient décidés à ne pas se laisser avoir par « Binocles » et ses pleutres admirateurs.

Emile referma le plus doucement possible la porte de l’appartement derrière lui, regard rivé au sol. C’est ainsi que dans l’entrebâillement de la double porte vitrée du grand salon, il aperçut des babies éculées sous des chaussettes blanches tire-bouchonnées; son regard remonta vers la petite fille blonde, couettes et gros nœuds blancs, robe de satin ciel, qui brossait lentement les cheveux longs sa poupée de porcelaine, tandis que des voix de mamans discutaient autour d’un thé. Oui, c’était bien Marie, son amie de la Basilique Montmartre. Il resta pétrifié, bouche bée, saisi par cette douce vision qui l’absorbait tout entier. Il n’entendit pas Madeleine qui, claudiquant dans le long couloir, proposait de panser ses blessures. « Emile, mon p’tit, que t’est-t-il donc arrivé ? Emiiile ? » Avec la plus grande peine, il tourna la tête dans sa direction. « Ce n’est rien, Madi, juste une bataille de rien du tout dans la cour de récré. »

Lorsqu’il fut soigné et après avoir avalé un bol de chocolat fumant, il se dirigea vers sa chambre pour entamer ses devoirs, mais son regard fut attiré par sa maman qui notait l’adresse de celle de Marie sur le petit calepin de maroquin rouge de l’entrée. « Madame Offenbach, 50 rue de Rome, Paris VIIIème. C’est noté, je vous adresserai donc dès réception les statuts de notre association que mon mari aura fait rédiger en son cabinet. » Emile referma la porte de sa chambre, le cœur battant la chamade jusqu’aux tempes, cramponné à la poignée. Lorsqu’il eût repris ses esprits, il se hâta de noter l’adresse de Marie dans ses trésors, une boîte de madeleines en métal un peu rouillée, illustrée d’un groupe de Bigouden en coiffe riant sur un rocher.

Il eût à peine le temps de s’attabler à son bureau que trois coups secs frappèrent à sa porte, laissant passer son père, visiblement très en colère. Emile se leva, mains dans le dos, pas vraiment rassuré. Son père étant plutôt d’un tempérament conciliant, il se mettait rarement en colère. « Bonsoir Papa. » Son père le coupa : « Emile, je viens d’avoir le directeur de l’école au fil. Se battre ainsi avec ses camarades de classe est inadmissible. Que cela ne se reproduise plus. C’est clair ? » « Oui, Papa, je vous le promets ». Il valait mieux un gros mensonge qu’une petite gifle. « Sache que je réfléchis à te changer d’établissement scolaire, et ce, dès le mois de janvier. En attendant, tu es privé de dîner. De toutes les façons, il me semble que tu as de quoi écrire jusqu’à tard ce soir. »

A la lueur de sa petite lampe en métal, Emile commençait à voir double, ses doigts crispés sur le porte-plume, dos douloureux, trébuchant à chaque mot. L’on frappa doucement à la porte. Maman entra, un triste sourire aux lèvres. « A ma demande, Madeleine va t’apporter une petite collation d’ici quinze minutes. Ne tarde pas à éteindre ce soir. » « Mais j’ai encore cent lignes, vous savez, Maman ! » Elle s’approcha et déposa un léger baiser sur le front tuméfié du garçonnet et laissa sa main effleurer l’œil meurtri. « Un guerrier de ta trempe va y arriver; allez, courage ! »

Ce fut une journée chargée d’émotions pour Emile, douleurs et bonheurs, coups de poings et bleus au cœur. De cette tourmente, il ne retiendrait que la merveilleuse vision de Marie Offenbach, pour lui, son ange, son ange gardien, à vie.

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PAR PETITES TOUCHES, pensées sans retouches : P’tit gars d’Paris #2 : Rentrée des classes 1950

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Rentrée des classes 1950

La famille Archambault venait de rentrer de Bretagne, où Maman, Mathilde et Emile avaient passé les vacances d’été. Papa les y avait rejoints dès qu’il avait pu se libérer d’un important dossier et Pierre-Marie, qui n’était pas éloigné, avait demandé une perm’ de trois jours pour profiter de sa famille. La jolie maison de granit aux massifs d’hortensias bleutés, à l’aplomb d’une petite crique rocheuse, léguée par Bon-Papa et Bonne-Maman était leur refuge estiva-lier. Il avait été pénible pour Emile de voir emprisonnés derrière ses volets bleus les effluves d’iode, les parfums de kouign-amann, les sourires dorés des parties de cartes ou de Scrabble. Assis à l’arrière de la Traction, Emile la contemplait une dernière fois : fouettée par les vents des grandes marées, elle se dressait, laissée seule à son triste sort, mais fière et courageuse face à la mer fâchée. Une vraie bretonne. Son cœur se serrait. Il referma la fenêtre pour ne plus sentir les embruns qui lui piquaient le cœur.

Je sais bien qu’il faut retourner à l’école, mais zut, j’ai pas envie, moi ! Paris, cette immense fourmilière, cette triste galère ! Comme c’était bon de fouler la bruyère, de courir sur le chemin côtier sans tomber et de se laisser écorcher comme des guerriers par les ajoncs jaloux ! Comme c’était amusant de sauter depuis les rochers en calculant les caprices du ressac ! Papa nous l’avait pourtant formellement interdit, mais Pierre-Marie avait pris sur lui de nous surveiller de près. Comme c’était drôle de prendre notre goûter sur le sable grossier de la crique, affrontant les mouettes voraces qui convoitaient des miettes de pain gris ou des brisures de chocolat noir ! Comme c’était bon de rentrer à l’abri du vent salé, de prendre un petit bain chaud dans la grande bassine et de déguster les galettes de blé noir préparées par Maman ! 

« Les classes de dixième, en rang ici ! Silence Messieurs ! » Emile fut tiré de sa rêverie par le directeur de l’école, petit bonhomme rougeaud sous sa fine moustache, raide dans son costume trois pièces, commandant d’une Réale qu’il avait pour mission de ne pas laisser dériver dès les premiers fracas de la rentrée. Notre écolier se rangea dans la file à côté d’un garçonnet très sage aux cheveux roux dont le visage ne lui disait rien. Ce dernier lui adressa un regard à la fois peureux et désireux de faire connaissance, auquel Emile répondit par un sourire qui disait en filigrane : « Bonjour l’ami; ne t’inquiète pas, nous ferons connaissance à la récré ». Profitant du bruits des pas des élèves sur le carrelage du couloir, Emile demanda furtivement à son nouveau camarade comment il s’appelait. « Charles », répondit ce dernier, jetant un oeil craintif vers le maître qui les menait tambour battant vers leur classe. « Tu t’assiéras à côté de moi. Suis moi, c’est au fond de la classe, près de la fenêtre. » Charles poussa un soupir. Il avait trouvé un copain, tout irait mieux désormais. Ils s’installèrent à leurs pupitres dans un brouhaha de cartables, de règles métalliques et de rires nerveux. Le maître, immense sur l’estrade dans sa longue blouse grise imposa le silence et fit l’appel. « Emile Archambault ? » Emile se leva en répondant « Présent ! » « Charles d’Argenson ? » Charles l’imita : « Présent, M’sieur ! » Les nouveaux copains échangèrent un regard complice. Ils étaient les premiers sur la liste de la classe et se promettaient déjà qu’ils ne seraient pas les derniers à faire des bêtises. Ironiquement, le maître demanda à Charles de bien vouloir écrire la leçon de morale du jour au tableau noir : « La discipline est une loi acceptée. Elle doit être établie dans la famille, à l’école, dans la vie. » Ah oui, c’est vrai…

Un rayon de soleil pénétra dans la salle, l’air était doux et sentait bon le propre, le cuir des nouveaux godillots, l’encre fraîche des encriers, l’amande des pots de colle blanche et le froissement des pages sèches des nouveaux cahiers à raturer. La Bretagne s’était éloignée. La rentrée pouvait commencer.

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PAR PETITES TOUCHES, pensées sans retouches : P’tit gars d’Paris #11 : Le poêle

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Le poêle

L’automne s’était abattu sur la capitale depuis plusieurs mois. Même la Tour Eiffel, la tête dans le brouillard, s’était figée sur sa marelle géante, jambes de fer écartées entre le « 4 » et le « 5 ». Le « ciel » était encore loin, « l’enfer » semblait plus proche. Les dernières feuilles s’accrochaient désespérément aux branches des arbres frigorifiés, qui tendaient leurs mains suppliantes vers le ciel gris. Sans espoir de réchauffement, car l’hiver serait là dans deux semaines à peine. De son pupitre près de la fenêtre, au fond de la classe, Emile sentait la douce chaleur du poêle lui chatouiller les jambes, tandis qu’un filet d’air gelé s’était faufilé à travers le mastic du carreau, posant son doigt froid sur son front plissé. Coude plié en équerre, menton sur sa main gauche repliée, porte-plume coincé entre deux dents, il se laissait aller à une douce rêverie, activité chérie, ignorant la leçon monotone du maître et les réponses furtives des élèves.

« Emile ! Tu dors ? » Il fut saisi de sa torpeur par la voix rocailleuse du maître, debout tout contre son pupitre, suivi des ricanements de ses camarades qui emplirent la classe morose. Le porte-plume s’écrasa sur son cahier, entre la marge et les premiers carreaux, juste sous la date du jour, flèche d’un indien abattu, tache de sang violette, violent rappel à la dure réalité. « Nous en sommes à la table de sept et t’attendons à l’estrade ». Emile se leva avec peine, un dernier regard vers le ciel de plomb, dans l’espoir vain qu’il l’aide à fuir le moment présent. Lorsqu’il arriva chancelant devant le tableau noir, le temps lui sembla plus frais. Les ondes de chaleur du poêle ne lui parvenaient que par intermittence; il regrettait amèrement sa place. « 7 fois 1,… 7…, 7 fois 2,… 14…, 7 fois 3,… 21, 7 fois 4…euh… » Il baissa les yeux, le silence fut total. Le maître reprit : « Alors Emile, où sont passés les 7 fois 4 ? Les aurais-tu perdus dans tes rêves ? Se sont-ils encore envolés par la fenêtre ? » Ses camarades, soulagés de ne pas être à la place du supplicié, rirent de plus belle. Emile sentit un léger sourire narquois effleurer sa joue, mais d’un doigt silencieux, il lui fut intimé de rejoindre l’espace le plus sombre de la classe : le coin. Il s’exécuta, mains dans le dos, tête baissée. Le chef sioux l’avait capturé, c’était de bonne guerre. Il sentit quelque chose sur sa tête, mais douta que ce fût une haute couronne de plumes indienne… Le bonnet d’âne, qu’il avait déjà eu à porter lui était plus familier. La classe se tût peu à peu, le cours de mathématique pût reprendre, mais Emile était aux Amériques. Le feu crépitait, les Indiens, maquillés de symboles mystérieux, coiffés de plumes multicolores et d’ossements, étaient rassemblés, fumant de longs calumets, chantant des curieuses mélodies rugueuses qui se répétaient à l’infini… La douceur du poêle lui parvenait en cadence. Il faisait bon maintenant…

A la fin de l’après-midi, Emile sentit un bras lui attraper l’épaule alors qu’il avançait, baloté dans le couloir. Il tourna la tête pour reconnaître son meilleur camarade, Charles, qui l’entraînait vers la sortie. « Alors, ça va, l’Indien ? » Emile sourit, Charles l’imita avec joie. Ils traversèrent le Parc Monceau en courant, cartables de travers sur le dos, s’entrechoquant, riant, cognant un caillou de silex de leurs godillots usés. Un coup de sifflet retentit. « Messieurs ! » Le gardien de la paix fonça sur eux, drapé dans sa courte cape noire, tel un corbeau sur de petits moineaux. Ils s’envolèrent en un clin d’oeil pour atterrir, hilares, quelques dizaines de mètres plus loin, sur un banc, bras en croix, tête en arrière.

A la rotonde, leurs chemins se séparèrent. Charles, encore essoufflé, prit la parole, contrarié : « Au fait, mes parents m’envoient en pensionnat après les vacances de Noël, au fin fonds du Finistère, à Saint-Jean. Même si nos parents sont amis, je ne crois pas que nous nous reverrons facilement. Entre les activités politiques de mon père, les dossiers juridiques du tien… » Emile, perplexe, lui répondit que ses parents avaient un projet similaire le concernant, et qu’ils devaient justement en parler plus en détail ce soir. Ils se quittèrent à regret, Charles se dirigeant vers les immeubles cossus de la rue de Prony, Emile vers ceux de la Place des Ternes. Les fleuristes réarrangeaient leurs bouquets, les couleurs explosaient, son cœur aussi, de rouges, d’ocres et de verts, transi.

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Les comptines de la mouette : Jean-qui-pleure et Jean-qui-rit

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Jean-qui-pleure et Jean-qui-rit

C’est l’histoire de deux petits bonshommes aux facettes bien différentes et aux destins surprenants.

Jean-qui-pleure traîne ses godillots le long des quais de la Seine. Sans savoir lui-même pourquoi, il pleure toutes les larmes de son corps qui glissent sur le pavé et dans le flot boueux vont se précipiter. Il faut dire que tout le contrarie, il est à tout propos contrit. Chaque jour qui s’étire lui est pénible, les autres lui sont insupportables, il se trouve laid et détestable. Lui qui était plutôt gringalet devient jour après jour maigre et pâle comme la mort. Il est en train de s’éteindre.

Jean-qui-rit se promène en sautillant sur les ponts de Paris. Sa bedaine rebondie cogne les passants nonchalants, mais son large sourire l’excuse à chaque instant. Chaque seconde est pour lui une occasion bénie de s’extasier sur la vie. Si son large sourire inspire confiance, lui croit aveuglément en la gentillesse d’autrui. Les courbes de son corps font le tour de son cœur, harmonie en douces rondeurs. Son appétit de la vie est sans fin.

Jean-qui-pleure s’assied sur la rive pavée, les jambes pendant vers le fleuve déchaîné. Il ferme les yeux de lassitude, tente d’oublier sa misérable existence qui le hante. Jean-qui-rit descend du pont en avalant les marches abruptes, puis passe derrière lui. Inquiété par son attitude, il s’assied à ses côtés, sans mot dire. Quelques minutes passent, qui semblent une éternité pour le second arrivé. Puis Jean-qui-pleure rouvre péniblement les yeux, aveuglé par la lumière, il pleure. Jean-qui-rit ne cherche pas à comprendre. Il le prend par l’épaule et lui raconte ses simples mais formidables rencontres du jour. Jean-qui -rit est attristé de la vilaine mine de son nouvel ami, mais ce dernier s’éclaire au fur et à mesure du récit, ses joues se colorent, son regarde pétille faiblement. En s’intéressant aux autres, il retrouve petit à petit goût à la vie. Jean-qui-rit a gagné son pari gratuit, le pari de la vie retrouvée.

Moralité : ne pas se laisser enfermer dans sa tristesse, mais lâcher prise et se laisser toucher par l’autre, qui a toujours beaucoup mieux à raconter.