« S’il vous plaît, dessine-moi une mouette… »

J’ai ainsi vécu seule, sans personne avec qui parler véritablement, jusqu’à une panne dans l’océan Atlantique, il y a six ans. Quelque chose s’était cassé dans mon hélice. Et comme je n’avais avec moi ni mécanicien, ni passagers, je me préparais à essayer de réussir, toute seule, une réparation difficile. C’était pour moi une question de vie ou de mort. J’avais à peine de l’eau à boire pour huit jours, sans compter l’eau de mer…

Le premier soir je me suis donc endormie sur le sable d’une île déserte à mille milles de toute terre habitée. J’étais paumée, naufragée d’une coque de noix au milieu de l’océan. Alors vous imaginez ma surprise, au lever du jour, quand une drôle de petite voix m’a réveillée. Elle disait : « S’il vous plaît… dessine-moi une mouette ! Dessine-moi une mouette… ». J’ai sauté sur mes pieds comme si j’avais été frappée par la foudre. J’ai bien frotté mes yeux. J’ai bien regardé. Et j’ai vu un petit bonhomme tout à fait extraordinaire qui me considérait gravement. Voilà le meilleur portrait que, plus tard, j’ai réussi à faire de lui :

matelot bb

Mais mon dessin, bien sûr, est beaucoup moins ravissant que le modèle. Ce n’est pas ma faute. J’avais été découragée dans ma carrière de peintre par les grandes personnes, à l’âge de six ans, et je n’avais rien appris à dessiner, sauf les bénitiers géants fermés et les bénitiers géants ouverts. Je regardai donc cette apparition avec des yeux tout ronds d’étonnement. N’oubliez pas que je me trouvais à mille milles de toute région habitée. Or mon petit bonhomme ne me semblait ni égaré, ni mort de fatigue, ni mort de faim, ni mort de soif, ni mort de peur. Il n’avait en rien l’apparence d’un enfant perdu sur une île déserte à mille milles de toute région habitée. Quand je réussis enfin à parler, je lui dis : « Mais… qu’est-ce que tu fais là ? » Et il me répéta alors, tout doucement, comme une chose très sérieuse : « S’il vous plaît… dessine-moi une mouette… »

Quand le mystère est trop impressionnant, on n’ose pas désobéir. Aussi absurde que cela me semblât à mille milles de tous les endroits habités et en danger de mort, je sortis de ma poche une feuille de papier et un stylo plume à l’encre de seiche. Mais je me rappelais alors que j’avais surtout étudié la géographie, l’histoire, le calcul et la grammaire et je dis au petit bonhomme (avec un peu de mauvaise humeur) que je ne savais pas dessiner. Il me répondit : « Ça ne fait rien. Dessine-moi une mouette. »

Comme je n’avais jamais dessiné une mouette, je refis, pour lui, l’un des deux seuls dessins dont j’étais capable. Celui du bénitier géant fermé :

bénitier géant

Et je fus stupéfaite d’entendre le petit bonhomme me répondre : « Non ! Non ! je ne veux pas d’un crabe dans un bénitier géant. Un crabe c’est très dangereux, et un bénitier géant c’est très encombrant. Chez moi c’est tout petit. J’ai besoin d’une mouette. Dessine-moi une mouette. » Alors j’ai dessiné :

causettelamouette

Il regarda attentivement, puis dit : « Non ! Celle-là est déjà très malade. Fais-en une autre ». Je dessinais :goeland._dessinjpgMon ami sourit gentiment, avec indulgence : « Tu vois bien… ce n’est pas un mouette, c’est un goéland. Il a un grand bec. » Je refis donc encore mon dessin :

mouette_moiteMais il fut refusé, comme les précédents : « Celle-là est trop vieille. Je veux une mouette qui vive longtemps. » Alors, faute de patience, comme j’avais hâte de commencer le démontage de mon hélice, je griffonnais ce dessin-ci :
imageEt je lançais : « Ça c’est la caisse. La mouette que tu veux est dedans. Mais je fus bien surprise de voir s’illuminer le visage de mon jeune juge : « C’est tout à fait comme ça que je la voulais ! Crois-tu qu’il faille beaucoup de vers à cette mouette ? »-« Pourquoi ? » – « Parce que chez moi c’est tout petit… »- « Ça suffira sûrement. Je t’ai donné une toute petite mouette. »  Il pencha la tête vers le dessin : « Pas si petite que ça… Tiens, elle s’est endormie… »

Et c’est ainsi que je fis la connaissance du petit matelot.

 

Libre adaptation du « Petit Prince » d’Antoine de Saint-Exupéry, 1943.
(avec toutes mes excuses aux puristes…)

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Le chemin, la vérité, la vie

Christ en croix bronze

Il me couvre de ses yeux doux, Lui, le Pur, le Condamné, le Torturé, le Mis à mort.

Je n’ose lever les miens vers Lui, moi, la petite, la pécheresse, la survivante.

Il me dit : « Ceci est mon corps, livré pour vous. » Je n’ai pas faim.

Il me dit : « Ceci est mon sang, livré pour vous. » Je n’ai pas soif.

Il me dit : « N’aie pas peur. » Je tremble d’orgueil.

Il me dit : « Aie confiance. » Je suis aveugle.

Il me dit : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même. » Je pense trop à moi.

Il me dit : « Ne vous amassez pas des trésors sur la terre. » Je suis consommée par la société.

Il me dit : « Dans le monde, vous aurez à souffrir bien des afflictions. Mais prenez courage, j’ai vaincu le monde. » Je l’écoute, un peu.

Il me confie : « Tout est possible à celui qui croit. » J’ouvre mon cœur, petite faille.

Il me révèle alors : « Je suis le chemin, la vérité, la vie ». Et là, je Le suis. Etre avec Lui, pour Lui. Enfin.

PAR PETITES TOUCHES, pensées sans retouches : La petite vieille

couleurs+pantone+orange+gris+vert+bleu

La petite vieille

Ses petit doigts peints rouge mat courraient sur les touches du clavier, trébuchant parfois. Gouttes de sang, lèvres mordues, émotion.

La petite vieille d’en-face au visage ridé, petite pomme flétrie, regardait par le carreau sale de sa fenêtre. Regard gris, délavé, lassé. C’était sa grand-mère, dentellière bretonne, qui avait brodé le brise-bise aux roses fanées, qui ne tenait plus que par quelques anneaux de cuivre. Le trait d’or qui glissait sur son annulaire gauche ne la reliait à plus personne, depuis qu’il l’avait quittée un beau matin de printemps, son homme, sa vie, emporté là-haut. Il était beau, grand et fort, son homme. Cheveux fous d’ébène, regard pétillant, sourire bordé de tendresse. Comme il faisait bon dans ses bras forts ! Toute frêle, elle savait qu’il était toujours là pour elle. Elle croyait qu’il serait là, pour toujours. Mais la vie est une menteuse, traîtresse. Cruelle est l’absence de l’aimé.

Le temps s’étirait, les jours s’accumulaient, semblables, l’un après l’autre, sans intérêt. Il n’y avait maintenant plus qu’à attendre l’heure de leur retrouvailles, attendre, attendre. Elle avait été tentée, plus d’une fois, de précipiter ce rendez-vous. Mais, pensant à ses enfants et petits-enfants, à leurs sourires, à leurs espoirs, à leur vie naissante, elle s’était ravisée. Elle n’avait pas le droit de leur faire ce sale coup. Et puis, derrière ses maigres cheveux blancs, elle avait tant en mémoire à leur raconter pour qu’ils deviennent des hommes et des femmes forts !

Qu’aurait-elle fait, elle, sans les souvenirs que sa propre grand-mère lui racontait, alors que, luttant contre le vent, elles marchaient toutes deux sur le sable mouillé ? Ces histoires de marins et d’embruns, retour d’absence infinie en haute-mer, ces contes de Korrigans velus gardiens de trésors, ces récits d’Ankou terrifiant, sa jolie coiffe blanche qui volait au vent de printemps… Sa grand-mère lui tenait la main à cet instant. Rassurée, elle sentait bien que les souvenirs sont présents-pour-nous-construire. Rencontres, émotions, parfums seront dans nos bagages pour l’éternité. Elle n’avait pas oublié. Et elle revivait un peu, un léger sourire sur ses lèvres fines. Il était là, il souriait aussi en la regardant. Je t’attends, prends ton temps.

à suivre…

PAR PETITES TOUCHES, pensées sans retouches : Page grise

couleurs+pantone+orange+gris+vert+bleu

Page grise

Elle s’assied à son bureau, quelques crampes la raidissent, l’ordinateur attend qu’elle le frappe, masochiste, va ! Angoisse de la page blanche pour certains. Ça fait très chic, de dire cela. Angoisse de l’écran gris pour elle, moins reluisant, tout aussi prenant. Ses lecteurs, patients et indulgents, ne lui en voudrons pas, elle le sait. Mais elle a une obligation morale envers eux, elle s’est engagée à distraire leurs yeux de ses pensées sans fard.

D’un coup, elle se lève, se colle à la vitre froide et laisse son regard se poser sur l’activité humaine dans la rue. Petites fourmis qui s’affairent. Il est cinq heures, Paris s’éveille… Il est déjà huit heures. Un cadre en costume sombre hâte le pas. Est-il si pressé d’aller se faire remonter les bretelles par son supérieur hiérarchique ? Une vieille dame, petite pomme ridée, se laisse promener par son chien, qui semble à peine moins âgé qu’elle. Le livreur d’alcools pose des caisses devant le troquet d’en-face dans un fracas de verre. Comment fait-il pour ne casser aucune bouteille ? La mouette d’à-côté pousse un cri de liberté en s’élevant dans le ciel, un petit enfant hurle au bras de sa maman qui le traîne à l’école. Il ne sait pas encore qu’il vit ses plus tendres années.

Pour l’enfant qu’elle était, les jours s’écoulaient lentement, à petites gouttes. L’école et ses savoirs déconnectés de la réalité mais fascinants, les dictées qu’elle aimait, la colle blanche dans son petit pot qui embaumait l’amande, être sage comme une image bras croisés lorsqu’elle avait fini son travail, l’éponge rouge à l’odeur de renfermé et le crayon blanc qui crissait sur l’ardoise noire à carreaux, la piscine qui lui tordait le ventre, les chaussons de gymnastique qui sentaient le caoutchouc, les remises de prix avec tous ces beaux livres de contes, une belle image dorée « Tableau d’honneur » à l’intérieur. Efforts, récompenses. L’avenir semblait éternel, le temps attendait tranquillement. Tout était à faire, tout le serait, plus tard.

Devenue adulte, plus d’un demi siècle pèse sur ses épaules crispées. « Un demi siècle, ça fait combien de jours, Mademoiselle ? Vous exprimerez également votre réponse en secondes. Vous avez cinq minutes ». Tempus fugit inexorabile, souvenir cruel des cours de latin qu’elle affectionnait. Tout reste à faire, sentiment que rien n’a été fait et qu’il n’y aura jamais assez de temps. Les petites gouttes, distillées sur des journées qui fuient, ont un goût amer désormais. Elle perçoit le temps comme une réalité qui lui est extérieure, dépossédée d’elle, comme si elle vivait hors d’elle-même.

Alors, lui revient à l’esprit cette phrase étonnante, qu’elle avait apprise jeune adulte, de la deuxième lettre de Saint Pierre, (chapitre 3, verset 8) : Mais il est une chose, bien-aimés, que vous ne devez pas ignorer, c’est que, devant le Seigneur, un jour est comme mille ans, et mille ans sont comme un jour. Décalage entre Dieu et l’homme, entre le temps et l’éternité, entre sa conscience du temps et celle que Dieu peut en avoir. Le temps, c’est cette réalité intérieure et personnelle, celle de sa vie qui va vers son terme, celle qui, à son dernier souffle, la confiera à la tendresse des bras de Dieu. Lucidité, confiance, abandon. Sursaut vital.

La page grise s’anime alors, les sentiments montent en puissance, les mots se font écho, et l’attirent vers des rivages insoupçonnés.

à suivre…

 

La mer réjouit notre âme

 

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La baie de La Baule, le soir

La mer fascinera toujours ceux chez qui le dégoût de la vie et l’attrait du mystère ont devancé les premiers chagrins, comme un pressentiment de l’insuffisance de la réalité à les satisfaire. Ceux-là qui ont besoin de repos avant d’avoir éprouvé encore aucune fatigue, la mer les consolera, les exaltera vaguement. Elle ne porte pas comme la terre les traces des travaux des hommes et de la vie humaine. Rien n’y demeure, rien n’y passe qu’en fuyant, et des barques qui la traversent, combien le sillage est vite évanoui! De là cette grande pureté de la mer que n’ont pas les choses terrestres. Et cette eau vierge est bien plus délicate que la terre endurcie qu’il faut une pioche pour entamer. Le pas d’un enfant sur l’eau y creuse un sillon profond avec un bruit clair, et les nuances unies de l’eau en sont un moment brisées; puis tout vestige s’efface, et la mer est redevenue calme comme aux premiers jours du monde. Celui qui est las des chemins de la terre ou qui devine, avant de les avoir tentés, combien ils sont âpres et vulgaires, sera séduit par les pâles routes de la mer, plus dangereuses et plus douces, incertaines et désertes. Tout y est plus mystérieux, jusqu’à ces grandes ombres qui flottent parfois paisiblement sur les champs nus de la mer, sans maisons et sans ombrages, et qu’y étendent les nuages, ces hameaux célestes, ces vagues ramures.

La mer a le charme des choses qui ne se taisent pas la nuit, qui sont pour notre vie inquiète une permission de dormir, une promesse que tout ne va pas s’anéantir, comme la veilleuse des petits enfants qui se sentent moins seuls quand elle brille. Elle n’est pas séparée du ciel comme la terre, est toujours en harmonie avec ses couleurs, s’émeut de ses nuances les plus délicates. Elle rayonne sous le soleil et chaque soir semble mourir avec lui. Et quand il a disparu, elle continue à le regretter, à conserver un peu de son lumineux souvenir, en face de la terre uniformément sombre. C’est le moment de ses reflets mélancoliques et si doux qu’on sent son cœur se fondre en les regardant. Quand la nuit est presque venue et que le ciel est sombre sur la terre noircie, elle luit encore faiblement, on ne sait par quel mystère, par quelle brillante relique du jour enfouie sous les flots.

Elle rafraîchit notre imagination parce qu’elle ne fait pas penser à la vie des hommes, mais elle réjouit notre âme, parce qu’elle est, comme elle, aspiration infinie et impuissante, élan sans cesse brisé de chutes, plainte éternelle et douce. Elle nous enchante ainsi comme la musique, qui ne porte pas comme le langage la trace des choses, qui ne nous dit rien des hommes, mais qui imite les mouvements de notre âme. Notre cœur en s’élançant avec leurs vagues, en retombant avec elles, oublie ainsi ses propres défaillances, et se console dans une harmonie intime entre sa tristesse et celle de la mer, qui confond sa destinée et celle des choses.

Marcel Proust, « Les plaisirs et les jours », 1896, Calmann-Lévy

M.Proust

 

 

PAR PETITES TOUCHES, pensées sans retouches : Réveil

couleurs+pantone+orange+gris+vert+bleuRéveil

Elle est réveillée par le bruit des poubelles sur le trottoir, comme fracassées dans un accès de rage, verte. Un coup d’œil embrumé sur le réveil : 6:00. Ouf, encore une bonne heure de sommeil à déguster  ! Dormir, c’est indispensable à la santé, à la survie, qui disent… Certes, mais dormir sans s’être reposé ? N’est-ce pas du temps perdu ? Vite, il faut le rattraper ! Elle tente de refermer ses yeux, mais la mécanique est déjà en route, raté.

Encore une longue journée de fatigue à abattre… Encore, encore, encore. Le clavier l’attend, tout frileux d’une nuit sans frappe. Raide. K.O lui aussi. Pas OK.
Le café est brûlant dans le mug aux pandas culotté par l’usage. Il fait froid pieds nus sur le carrelage blafard. Pas faim. Rien. Esprit vide. Certains prennent une douche froide pour remettre leurs idées en place, mais ce sera une longue douche chaude. Fermer les yeux, revivre un peu, miel sur la peau, vapeurs de hammam, vision de sable chaud. Il était beau mon, légionnaire… Tiens, voilà une belle idée : écouter la Môme en noir pour colorer son humeur du jour. Chaleur.

Pull long, ongles courts vernis de gris souris, jupe évasée, collant opaque réglisse, bottines noires, elle se prépare. Rituel. Regard souligné, petites lunettes rondes, yeux rêveurs d’enfant en-dedans. Bouche sang mat. Total look, noir. Noir c’est noir, il n’y a plus d’espoir... Deux pendants d’oreilles argent qui cliquettent, se tenir éveillée. C’est sérieux, là, va falloir bosser. Avancer.

Le soleil se lève enfin, les mouettes de la terrasse voisine s’engueulent. Personne ne saura jamais pourquoi. Sur le petit bureau de bois blond, face à la fenêtre, l’ordinateur attend. Il s’impatiente, un regard vers le ciel gris d’hiver. Puis « clic », petite lumière sur les touches fraîches. Il ouvre un œil timide, lui aussi. Paris prend une couleur jaune pâle, frileux, les ardoises scintillent dans le ciel, dans la pièce il fait meilleur maintenant.

La journée peut enfin commencer.

à suivre…