PAR PETITES TOUCHES, pensées sans retouches : Une petite enfant dans le métro

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Photo ©Lamouetterieuse

Une petite enfant dans le métro

Ligne 1. La rame est bondée. Comme chaque jour. Beaucoup de touristes qui parlent fort, rient sans retenue. Des Parisiens, tête plongée dans leur smartphone, robots lobotomisés. Un mendiant chaussé en Nike impeccables. Brouhaha incessant. Vie superficielle, routine, arnaque.

Elle est assise, serrée par son voisin, un homme dans la trentaine, sur un strapontin près de la porte fermée. Elle a chaud, se sent mal, des gouttes pleuvent sur son front. Elle ôte son lourd tricorne noir, le tient des deux mains sur ses genoux, comme une petite enfant sage. Son regard fixe se perd dans la foule multicolore, floue. Elle n’entend plus rien, ne voit plus rien, enserrée dans ses tempes. Elle n’est que sensation brumeuse, tristesse nauséeuse, hors du temps. Alors, dans l’indifférence des gens heureux, une larme coule, se faufile sous le verre épais de ses lunettes, puis continue son chemin en douceur, suivant l’arrondi de sa joue. Elle sent sa brûlure, amplifiée par une deuxième larme. Éclats silencieux de l’âme déchirée. Étrangement, son voisin lui laisse plus de place. Le métro fonce, freine, les passagers se bousculent. Impatients ? Moutons effarés ? Elle reste murée dans son silence, dans sa douleur, dans ses pleurs. Évidemment, personne ne l’a remarquée. Elle, elle aime tant regarder les autres, les aimer, comme une petite enfant émerveillée. Mais eux, dans leurs préoccupations, ne l’ont pas vue. Et c’est tant mieux.

Charles de Gaulle-Étoile, mind the gap between the train and the platform. Il va falloir se lever, se faufiler entre les usagers bornés. Son corps pèse, poids de La tristesse, qui s’extrait avec peine des corps verticaux immobiles. Qui eût cru au poids des larmes ? Sur le quai, enfin libérée mais pas libre, d’un geste élégant elle remet son tricorne, d’un revers de main sèche sa joue rougie, comme une petite enfant punie.

Une petite enfant… de 53 ans.

d’autres « Pensées sans retouches » à venir…

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PAR PETITES TOUCHES, pensées sans retouches : Le petit oiseau de mon cœur

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Le petit oiseau de mon cœur

Il y avait au bord de mon cœur un petit oiseau qui tentait en vain de chanter son malheur. Il aurait pu se lancer dans le vide, mais ses ailes lui auraient interdit le suicide. Il était tout petit, tout laid, tout ébouriffé, tout déplumé. Semblable à des millions d’autres petits moineaux, il n’était pas joli comme un colibri, n’avait pas la voix qui s’envole du rossignol, n’avait pas l’allure hautaine de l’aigle noir.

Dans ma cage thoracique, il tentait de s’époumoner, mais aucun son ne sortait plus de son petit gosier. Son papa lui manquait, sa maman lui manquait, le confort du nid familial lui manquait. L’amour de sa vie, perdu, lui manquait. Il aurait tant aimé se lover dans les ailes de quelqu’un, enfoncer sa petite tête dans le duvet d’un autre petit oiseau, entendre alors ce deuxième cœur battre à l’unisson, sentir son corps frémir de plaisir, en silence. Mais il n’y avait plus personne pour se blottir, plus de chaleur pour calmer ses tremblements, il n’y avait plus de douceur pour apaiser ses tourments. Dès qu’il fermait les yeux, un vertige abyssal le saisissait, lui qui aurait pu jadis foncer en piqué sur une minuscule miette de pain rassi.

Le petit moineau, empli de désespoir, conserva les paupières baissées lorsque le soir l’enveloppa de noir. Il faisait froid. Il n’était qu’une petite pelote de plumes ternies, soulevées par la brise nocturne. Sa respiration se faisait de plus en plus lente et soulevait à peine sa poitrine minuscule. S’il n’était resté dans la même position, ses ergots agrippés à mon aorte, l’on eût cru qu’il était passé de vie à trépas.

La matin se leva timidement, gris et glacial. Une épaisse brume enveloppait les arbres décharnés. Je me sentais infiniment triste, mon cœur se serrait à m’étouffer. Attention au petit moineau posé sur le rebord de mon cœur ! Craignant de l’écraser de tristesse, je me sentais coupable. Je n’avais pas le droit de laisser le petit moineau s’éteindre par indifférence. Je devais le sauver, quoi qu’il m’en coûterait. Et ce qu’il m’en coûterait serait infime au regard de sa survie.

Alors, très lentement, le plus doucement possible, je le pris dans le creux de ma main gauche. Il se mit à frissonner, imperceptiblement. Ma paume était comme son petit nid douillet retrouvé. J’attendis quelques minutes, le temps que la chaleur de mon corps l’enveloppe tout entier. Je ne quittais pas ce petit être désespéré du regard, de crainte de le perdre à jamais. Il leva péniblement une paupière qui découvrit un minuscule oeil noir, comme une tête d’épingle en jais. Puis il tourna son cou invisible vers moi. Mon cœur battait à se rompre. Le moindre geste pouvait lui être fatal ! Sa seconde paupière se leva enfin, et son regard pourtant faible transperça mon âme. Lui qui avait songé tant de fois à se jeter du haut de mon cœur, n’était plus qu’espoir, renaissance.

J’ouvris alors ma paume et le vis faire deux pas, puis trois, mal assurés. Il me jeta un dernier regard, empli de reconnaissance, puis prit son envol en chavirant un peu. Je le suivis des yeux, jusqu’à ce qu’il disparaisse dans le pâle halo du soleil qui se levait enfin. Ma poitrine fut soulevée par un immense soupir. J’avais libéré le petit oiseau morbide de mon cœur. J’allais enfin pouvoir revivre.

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PAR PETITES TOUCHES, pensées sans retouches : Antimites

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Antimites

Couchée après avoir avalé mes 6 milligrammes de Mélatonine et mes 0,5 milligrammes d’Alprazolam, j’ai pourtant eu, encore, une nuit mitée, réveillée toutes les heures. Plein de trous noirs dans le noir. Ce matin, il est si difficile de décoller du lit ! Comme une handicapée je peine à me lever et dois m’aider avec les barreaux du lit. Kafkaïen. Mon estomac est vrillé de vide, crampes sidérales, mais je n’ai absolument pas faim, je suis emplie de nausées. Il va encore falloir que je me force à prendre un thé vert et quelques biscottes complètes. A défaut d’antimites à avaler, juste deux gélules d’antidépresseur pour ce jour espérer toucher du doigt un peu de bonheur. Mais le bonheur a disparu de ma vie. A-t-il jamais effleuré mon cœur ? Je ne sais pas, je ne sais plus. J’ai peur qu’il ne revienne plus, car son souvenir s’est effacé dans le dédale de mes pensées.

Mes ami(e)s ont une vie épanouie, une femme jolie, un mari aimant, des enfants adorables, de rares tourments, une vie confortable, plein de projets. J’arrive encore un peu à sourire pour eux, à me réjouir pour eux qu’ils soient heureux, parce que je les aime et veux leur bonheur. Je n’éprouve aucune jalousie, j’ignore ce goût amer d’échec de l’orgueilleux qui n’a pas su déguster chaque jour. Je ressens juste au fond de moi une profonde tristesse, un puits sans fond, tout froid, tout noir. Le sentiment d’une vie ratée,  inachevée, qui va bientôt s’achever. Une vie où, par naïveté que j’ai peine à comprendre maintenant, j’ai été manipulée par des êtres sans scrupules. Une vie où chacun de mes gestes offerts avec sourire et générosité n’a souvent rien reçu en retour. Une vie toute donnée à des ingrats avec lesquels j’aurais mieux fait d’être ingrate moi-même, car ils m’auraient alors respectée. Une vie trouée, déchirée, blessée. Comme une vieille cape de laine usée, sans doublure, qui pique. A jeter. Même plus bonne pour un pauvre hère.

Tiens, faudrait que j’achète sans tarder des paquets de boules d’antimites. Comme les bonbons fondants à la menthe de mon enfance qui calmaient mes nausées. Pour effacer mes hauts-le-cœur. A jamais.

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PAR PETITES TOUCHES, pensées sans retouches : Peurs

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Peurs

Pourquoi, lorsque l’on a déjà le vertige dans un escalier dont on loupe régulièrement la dernière marche, est-on parfois pris de pulsions de sauter par la fenêtre du quatrième étage ?

Pourquoi, lorsque l’on aime inconditionnellement son prochain, se sent-on étouffé dans la foule des passants qui s’engouffrent dans les couloirs du métro ?

Pourquoi, lorsque les mots sont une seconde nature, ne peut-on prendre un micro et s’exprimer en public ou passer un simple coup de fil ?

Pourquoi, lorsque l’on réussit parfaitement à préparer un dossier administratif, se sent-on angoissé à l’idée de rencontrer le fonctionnaire qui s’intéresse à peine à notre présence ?

Pourquoi, lorsque l’on aime toutes les musiques, sursaute-t-on au moindre bruit isolé ?

Pourquoi toutes ces pulsions incontrôlables ? Ces peurs insurmontables ? Il n’y a aucune réponse cohérente. Dans notre centre émotionnel, des peurs se bousculent et s’émulsionnent à l’infini…

Avoir subitement des envies d’être un poisson rouge… Mais, « pourquoi », donc ?…

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PAR PETITES TOUCHES, pensées sans retouches : L’étang salvateur

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L’étang salvateur

Souvent, je n’ai su composer avec mon passé, qui n’était pas simple. Quant au passé antérieur, c’était du moins-que-parfait… et je n’ose évoquer le conditionnel passé… Quelle histoire…

Avec un tel passif, dois-je alors penser à mon futur en terme de conditionnel ? Interrogatif ? Ou plutôt en subjonctif… voire en impératif ? Ô, les modes et les couleurs, vous savez, moi, hein…

Certes, j’ai pu être à temps (mais c’était rare), à contre-temps (assez souvent); mais je suis en réalité hors du temps (paradoxalement, c’est plus in, non ?).

Me resterait peut-être une solution : me laisser choir dans l’étang salvateur opaque et verdâtre, où les crapauds accoucheurs morts d’épuisement feraient la planche, ventres bombés vers les cieux éternels, zigzaguant entre les nénuphars étonnés, tandis que les crapauds buffles m’injecteraient leur poison mortel.

Présentement, je suis un crapaud calamite; c’est dire, si mon présent n’est pas un cadeau…

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PAR PETITES TOUCHES, pensées sans retouches : Casser les pieds

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Casser les pieds

Les pieds longtemps non protégés

De ma chaise de bureau peinte

Ont laissé l’étrange empreinte

De mes jambes amputées.

 

Sur le parquet en tous sens lacéré,

Des scarifications, un gribouillage,

Rayé, muet, ultime témoignage

De ma présence dans notre chambre à coucher.

 

Bientôt j’irai m’asseoir sur une autre chaise,

Ô support aimant de mon rond fessier,

Mes jambes seront enfin à l’aise

Et ne te casseront plus les pieds.

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PAR PETITES TOUCHES, pensées sans retouches : Si toutes les valises du monde…

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Si toutes les valises du monde…

Si toutes les valises du monde voulaient bien se tenir par les hanches, sur leurs p’tites roues grinçantes, elles feraient une danse. Dans leur tourbillon effréné sur le tarmac pétrifié, les voyageurs seraient étonnés, les bagagistes débordés. Pour une fois qu’on ne leur demanderait pas de se taire, de rester couchées à terre, les valises en profiteraient pour se faire la malle ! Dans leur frénésie de liberté, certaines auraient la ceinture qui pète, comme celle des gros messieurs avinés. Et l’on pourrait apercevoir, entre deux ailes d’avion, des brosses à dents ébouriffées, des jupons dentelés, des caleçons bariolés qui s’envoleraient vers des destinations insoupçonnées.

Mais toutes les valises du monde doivent se tenir à carreau, au pied de leur proprio, motus et bouche cousue, tirette tirée, loquet bouclé, sangle serrée. Serviles et muettes, dociles, domestiquées. Elles ne peuvent qu’écouter les annonces des départs ou des arrivées, îles lointaines, pays imaginés, destinations de rêve où elles s’imaginent emmitouflées en parka de renard ou quasi dénudées en string léopard. Leur gris métal leur plombe le moral; leur noir banal leur sape le mental, quant aux couleurs criardes des jeunes aventuriers, elles se sentent outrageusement maquillées.

Un jour viendra où toutes les valises du monde ne grinceront plus des dents sur leurs roulettes usagées. Elles se barreront dans un moment d’inadvertance de leur propriétaire, courront au bar de l’aéroport, glissant sur le marbre lustré comme des gamins en baskets usées. Elles tendront l’oreille autour d’un délicieux cocktail, au récit des stewards et hôtesses attablés, sur ces pays qu’elles n’ont jamais visités, de soutes en placards trimbalées. Ce jour-là, les voyageurs n’auront plus qu’à jeter leur dévolu sur des sacs à dos, portés sur leurs frêles épaules comme des mules asservies, chargés comme les baudets des pays montagneux. Mais les valises révoltées auront libéré les randonneurs du futur, emplissant leurs cœurs de trésors infinis, leurs esprits de souvenirs éblouis, sous la charge de leurs corps meurtris. Car s’il faut ménager sa monture, l’on ne rapporte de ses voyages que des images, des sourires pour l’éternité, qui n’ont pas besoin de valises rouillées, de bagages oubliés.

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