PAR PETITES TOUCHES, pensées sans retouches : KENAVO_Peur

KENAVO

CHAPITRE 1

Peur

La peur la tétanisait. A chaque fois. La grosse cloche de l’église du Père Jaouen venait de frapper la nuit de cinq longs traits froids. Petit Pierre dormait à poings fermés, recroquevillé dans un coin du lit sombre. Il devait rêver de bateaux, d’îles lointaines. De ses mains fragiles, elle écarta les portes en bois travaillé ; il lui sembla qu’une éternité venait de s’étirer. Il fallait à tout prix éviter de réveiller la maisonnée. Leur père, harassé par la mer, leur mère fatiguée par l’ouvrage quotidien, avaient encore quelques minutes avant de devoir se lever.

Elle descendit l’escalier de bois jusqu’à la pièce principale ; chaque marche passée l’avait apaisée, son cœur s’était un peu calmé. Elle posa ses petits yeux fatigués sur les braises qui diffusaient une douce lueur orangée. Il faisait frais dans la salle endormie. Les épais murs de granit avaient emprisonné le froid de la nuit. Elle avança doucement vers la petite fenêtre, dans sa longue chemise de lin bistre. Petit fantôme encore apeuré, elle se haussa sur le rebord intérieur. Dehors, au bout du champ, le menhir se dressait, fier gardien de granit. Personne ne pouvait venir lui chercher noise, il serait toujours là pour la défendre. Il était grand, lui, il était indestructible. Il en avait vu d’autres. C’était son chevalier, à elle, petite princesse Enora, un chevalier fort et fidèle.

Le ciel d’ardoise vomissait des lances d’eau. Il était en colère. Son père, Donatien, lui avait toujours dit que le ciel faisait ce qu’il souhaitait et que même l’océan lui obéissait. Comme pour signifier sa puissance, deux éclairs argent venaient à l’instant de frapper son chevalier. Non, il ne craignait rien, lui. Elle scruta l’horizon d’un regard apeuré, sans ciller. Non, le ciel ne l’avait pas fait tomber ; il tenait toujours debout, son armure de pierre luisant dans la nuit qui s’éclaircissait.

Elle entendit le martellement sourd des sabots paternels. Son père descendait à son tour. Il s’approcha, géant au dos vouté, cheveux mi-longs dorés.

  • Bonjour petite Enora ; déjà debout ? Un cauchemar ?
  • Bonjour Père. C’est juste l’orage qui m’a réveillée. Mais je vais mieux maintenant.

Pourtant, elle commençait à greloter. Les enfants ne devraient jamais greloter. Elle avisa ses petits sabots qui se réchauffaient près de la cheminée. Les nouveaux bas de laine tricotés par sa mère l’été dernier la réconfortaient. Elle se sentait un peu mieux. Elle prit le soufflet et raviva les braises. Un souffle tiède lui revint de l’âtre. Elle remit une petite bûche qui crépita de douleur.

Donatien alluma le poêle et sortit du garde-manger un quignon de pain de la veille. Le chat venait de s’étirer, ses griffes qui grinçaient blessaient le sol, aux pieds du paternel. Une bolée de lait l’apaiserait, lui aussi. Puis il irait à nouveau se caler tout près de l’âtre réveillé, pour rêver de mulots chassés par milliers.

Le père s’assit en bout de table, la tête penchée vers le bois foncé. Enora vint trouver place tout près de lui, sur le banc réservé aux enfants. La vaisselle de Quimper, cadeau de mariage, ourlée de bleu, était soigneusement disposée sur la table. Ils commencèrent à boire, comme chacun à son tour. Le feu crépitait doucement, le chat dormait d’un œil. La pendule rythmait leur respiration. Matin calme.

L’escalier grinça doucement ; à petits pas de souris, sa mère les rejoignit. Yvonne était longue et frêle dans sa robe bleue délavée. Malgré son jeune âge, elle semblait déjà toute fanée. Trente longues années d’une santé fragile avaient creusé des rides sur ses joues pâles. Seuls ses yeux, qui posaient toujours une douceur infinie sur le monde, avaient conservé une pointe de malice. Un sourire fatigué illumina ses joues à la vue de la petite Enora.

  • Mais ma petite princesse, tu es déjà réveillée ? Tu devrais encore te reposer. Ton frère était encore tout endormi lorsque j’ai posé un baiser sur son front. Je crois qu’il rêvait de bateaux. Il semblait tenir la barre dans ses petits bras, sa tête dodelinant sur les draps.
  • Je n’avais plus sommeil, Mère. Et puis, l’orage… l’orage m’a réveillée.

Tous trois s’agenouillèrent au pied du Christ de faïence qui protégeait le foyer : « Notre Père, qui êtes aux cieux… »

Le jour venait juste de se lever. Le coq l’avait compris, fier animal, qui se dressait sur ses ergots en se raclant le gosier. Côcôrrricô !!! Côcôrrricô !!! Côcôrrricô !!! Désormais, le monde pouvait commencer sa journée. Ainsi en avait-il décidé.

Par bonheur, le ciel n’était plus fâché. Le gris ardoise, délavé par les trombes de pluie de la nuit, avait laissé place à un argent bleuté. Ce serait sans doute une fraîche mais belle journée.

Donatien se préparait à partir à cheval vers le port où l’attendait son fidèle voilier. Il posa un baiser sur la joue d’Yvonne qui se lovait dans un maigre châle, et tapota affectueusement la joue de la petite Enora.

  • Quand pourrai-je venir naviguer avec vous ? Quand, père ? Quand ?

Elle sautait dans ses petits sabots, ponctuant ses phrases, comme si elle pouvait ainsi leur donner plus de poids.

  • Plus tard, mon petit, lorsque tu seras plus grande. Sept ans, c’est encore bien jeune, tu sais. Et puis, j’aimerais auparavant t’apprendre à nager. N’oublie pas que ton grand-père a perdu la vie en mer d’Islande parce qu’il ne savait pas nager. La mer et puissante et intraitable ; elle nous avale sans pitié si telle est sa volonté. 

Le cheval hennit lorsque Donatien emprunta le petit chemin de terre boueux qui descendait vers le port. Il fit un grand signe du bras, son chapeau noir en guise d’étendard.

Enora agrippa la robe de sa mère en levant les yeux vers elle. Puis toutes deux tournèrent le regard vers la porte de granit arrondi encadrée d’hortensias aux couleurs passées. Pierre s’était réveillé et trottait vers elles, tout excité. Ils rentrèrent tous trois dans leur humble fermette.

à suivre… (ou pas)

PAR PETITES TOUCHES, pensées sans retouches : Passe le moineau

Il passe devant ma fenêtre, passe le moineau, passe le moineau.

Il vole je ne sais où, passe le moineau, passe le moineau.

Sur le sol dur gelé, passe le moineau, passe le moineau.

Ses plumes ébouriffées, passe le moineau, passe le moineau.

Il frissonne et j’ai chaud, passe le moineau, passe le moineau.

Il cherche sa pitance, passe le moineau, passe le moineau.

Mon thé chaud dans mes mains, passe le moineau, passe le moineau.

Il est là sur mon cœur, passe le moineau, passe le moineau.

Lui partage mon bonheur, passe le moineau, passe le moineau.

L’amour de sa beauté, passe le moineau, passe le moineau.

Si simple et si humble, passe le moineau, passe le moineau.

Si petit et si beau, passe le moineau, reste petit moineau.

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PAR PETITES TOUCHES, pensées sans retouches : L’œil de bœuf

Photo (c) Lamouetterieuse

Qu’y a-t-il dans l’œil du bœuf ? Que voit-il derrière son œil vitreux ? Son regard roule comme un gros calot; œil-de-tigre, valeur inestimable dans les cours de récré ! L’animal est paisible, force tranquille. Mais il me fait peur. Je suis frêle et sans défense. Il est force de la nature.

Qu’y a-t-il dans l’œil-de-bœuf ? Son regard se porte au loin vers la paisible vallée, tient sur ses épaules les fats corbeaux qui le narguent de leur noir et luisant manteau. Il y a dans l’œil-de-bœuf toute la sagesse de la demeure centenaire, aristocratique ouverture d’un toit protecteur. Bœuf sur le toit éternel.

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PAR PETITES TOUCHES, pensées sans retouches : En robe de soie

Photo ©Lamouetterieuse

Tu m’attendais là, au détour du chemin,

Sage et mystérieuse à la fois,

Profonde et futile à mes yeux

Ô toi l’incontestable reine du jardin.

Dans ta lumineuse robe de soie,

Parée d’or en pétales soyeux.

Je ne suis qu’un marcheur, un humain prétentieux

Incliné tout bas vers tes délicats souliers,

Envoûté par ton indicible beauté.

Chavire mon regard vers la cime des cieux,

Et dans le tourbillon de ces volants de toi,

J’en oublie sur l’instant toute estime de moi.

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PAR PETITES TOUCHES, pensées sans retouches : La complainte de l’échafaudage

Une petite brise. Des tuyaux qui s’élancent vers le ciel moutonneux. Le vent caresse ma joue. Je ferme les yeux. Je suis bien. Soudain me saisit une étrange mélodie. Je suis frappée d’immobilité. Une mélodie profonde et triste. Comme un phare dans la brume qui m’avertit du danger. Comme une voix d’outre-tombe qui redonne vie aux morts. Comme le souffle délicat d’un monstre d’acier. Un orgue lugubre et triste à la voix éteinte.

C’est la complainte de l’échafaudage. Étrange, envoûtante, mélancolique.

Photo (c) Lamouetterieuse

PAR PETITES TOUCHES, pensées sans retouches : La comptine des trois glands

Photo (c) Lamouetterieuse

Trois glands bavassaient sur un banc.

Le premier dit : « Il fait moins soleil aujourd’hui; l’automne pointe le bout de son nez frisquet. »

Le deuxième lui répondit : « A propos de nez, remets ton béret, tu as l’air niais. »

Le troisième leur emboîta la parole : « Je commence à avoir des rides; c’est très laid. »

Un écureuil atterrit sur le banc. « Bande d’idiots, c’est pour moi que vous avez chu de votre chêne. » Et il s’empara avec gourmandise des trois compères. Ceux-ci se jurèrent que, dorénavant, ils regarderaient autour d’eux plutôt que leurs désolantes frimousses. Glander n’est pas une suffisante raison d’être.

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PAR PETITES TOUCHES, pensées sans retouches : Je me suis assise

photo arbres terrasse fruitier

Photo ©Lamouetterieuse

Je me suis assise

Je me suis assise et me suis mise à compter.

UN roucoulement du pigeon ramier à l’œil rond dans le majestueux séquoia. DEUX roulements de tambour grognons dans le ciel argenté. TROIS coups métalliques appliqués sur mes tempes fatiguées.

UNE goutte qui tombe, deux gouttes qui tombent, trois gouttes qui tombent… je n’ai plus pu les compter. UN pigeon ramier à l’œil rond s’est tu dans le majestueux séquoia. DEUX roulements de tambour dans le ciel d’acier s’y sont étouffés. TROIS coups sur mes tempes ont répandu leurs ondes dans mon cerveau hypnotisé.

Je suis restée assise et ai cessé de compter.

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PAR PETITES TOUCHES, pensées sans retouches : L’ours et la mouette

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L’ours et la mouette

C’est l’histoire d’un ours qui s’en allait cahin-caha, popotin par-ci, popotin par-là. Il flanait dans la forêt à la recherche d’un délicieux repas. Son ventre criait famine et il faisait grise mine. Rien qui ne puisse le contenter, hormis quelques glands ou racines décharnées. Après une bonne heure de marche, il déboula sur une clairière, baignée d’une douce lumière. Il posa son aimable postérieur sur le tronc coupé d’un arbre, et finit par s’endormir. Derrière ses paupières lourdement fermées, il aperçut un oiseau blanc et gris qui avançait sûrement vers lui. Ce dernier lui dit : « Hé bonjour messire l’ours, quel bon vent t’amène dans ces contrées ? » L’ours fut surpris par cette question qui lui sembla tout autant déplacée qu’incongrue. « Je cherche de quoi apaiser la faim qui me tiraille. Et toi, que fais-tu si loin des côtes ? » La mouette pris son air docte, se tenant en équilibre sur une patte, le doigt dans la commissure des lèvres. « Je suis en voyage, du Morbihan aux Côtes d’Armor. Un peu de fraîcheur me ferait du bien. » Sur ce, elle se secoua et laissa tomber deux plumes immaculées sur la mousse de la clairière. « Si tu le veux bien, repris l’ours, je t’accompagnerais bien volontiers dans ton périple. » La mouette, agréablement surprise, cligna de l’œil en guise d’accord et alla se percher sur l’épaule gauche de l’ours. C’est ainsi qu’ils reprirent ensemble le chemin du nord, comme des amis de toujours, popotin par-ci, dandinement du croupion par-là.

L’amitié tient souvent à peu de choses. L’écoute d’autrui en fait assurément partie, qui en est le préambule.

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PAR PETITES TOUCHES, pensées sans retouches : La maison grise

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La maison grise

C’est une maison gris bleuté qui s’étire en hauteur. Pas un dessin d’enfant, ni le tableau d’un grand.

Sa porte grince, dents agacées. Ses volets fermés ne s’ouvrent jamais. Elle vit sans respirer, respire sans le montrer. Son allure austère et sa simplicité signent sa pauvreté. J’ai peur. L’enfant qui est en moi a peur. Punition.

Fascinante, elle invite à pénétrer son mystère. Je m’approche puis je recule. Elle ne livrera ses secrets que lorsque mes volets se seront fermés. Lorsque ma matière grise ne pourra plus grincer. Lorsque mon teint sera devenu gris bleuté.

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PAR PETITES TOUCHES, pensées sans retouches : Tic-tac, tic-tac…

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Remember, Matti Herfray, 1933

Tic-tac, tic-tac

Tic-tac, tic-tac… L’aiguille avance, avance,… dans une course éperdue vers la fin. La fin de… la minute.

Tic-tac, tic-tac… Le cadran subit ces mini-abrasions telles soixante piqûres d’insectes, encore et encore pendant… une heure.

Tic-tac, tic-tac… Passent les minutes, les heures, les journées, égratignées par les saccades compulsives d’une aiguille qui veut rattraper le temps mais ne fait que l’accumuler.

Tic-tac, tic-tac… en mon cœur résonnent les croches d’une portée sans fin. Qui continueront à mélodier le temps lorsqu’il sera pour moi définitivement écoulé. Lorsque dans ma poitrine immobile le tic-tac, tic-tac… aura cessé. Silence d’éternité. 

d’autres « Pensées sans retouches » à venir…